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ALbert SCHWEITZER :  LA CIVILISATION ET L'ÉTHIQUE

Traduction : Madeleine Horst, éditions Alsatia 1975

Première partie :  FAILLITE DE LA CIVILISATION

CHAPITRE 1 :  LA CULPABILITÉ DE LA PHILOSOPHIE DANS LA FAILLITE  DE LA CIVILISATION.

CHAPITRE II  COMMENT NOTRE VIE ÉCONOMIQUE ET SPIRITUELLE  CRÉE DES OBSTACLES À LA CIVILISATION

CHAPITRE III LE FONDEMENT ÉTHIQUE DE LA CIVILISATION

CHAPITRE IV LE CHEMIN DE LA RÉGÉNÉRATION DE LA CIVILISATION

CHAPITRE V CIVILISATION ET CONCEPTION DU MONDE

ALBERT SCHWEITZER (liens utiles)

CHAPITRE 1 :  LA CULPABILITÉ DE LA PHILOSOPHIE DANS LA FAILLITE  DE LA CIVILISATION.

 

Effondrement de l'idéal de civilisation 

        Nous vivons sous le signe du déclin de la civilisation. Ce n'est pas la guerre qui a créé cette situation. Elle n'en est elle-même qu'une manifestation. Les données de l'esprit se sont transposées dans les faits qui ont à leur tour agi sur l'esprit, en le détériorant à tous égards. Cette action réciproque de l'esprit et des faits extérieurs a pris l'allure d'un sinistre. En aval de cataractes d'une puissance formidable, nous sommes emportés par le courant où tourbillonnent les remous. Ce n'est qu'au prix d'efforts prodigieux que nous réussirons - si tant est qu'il nous reste encore quelque espoir - à piloter l'esquif de notre destin, hors des passes latérales dangereuses où nous l'avons laissé s'engager, vers les flots étalés du courant principal. Nous nous sommes désintéressés des problèmes que pose la civilisation : qui donc les abordait de front ? Au tournant de ce siècle, il y eut certes un feu d'artifice d'ouvrages sur notre culture, parus sous les titres les plus variés. Comme s'ils obéissaient à une consigne secrète, ils s'abstenaient de faire le bilan de la vie de l'esprit, pour s'intéresser exclusivement à son évolution historique. Sur une carte en relief de la civilisation, on nous traçait les voies, connues ou imaginaires, qui menaient, par monts et par vaux, de la Renaissance au XX° siècle. C'était le triomphe du sens historique des auteurs. Les masses qu'ils avaient instruites se félicitaient d'apprendre que la culture contemporaine était l'aboutissement organique de toutes les forces intellectuelles et sociales, à l'œuvre à travers tant de siècles. Mais personne ne se soucia de dresser l'inventaire de la valeur de notre patrimoine spirituel. Personne n'en vérifia la teneur en noblesse d'âme ni en dynamisme moral générateur de progrès authentique. Voilà comment nous avons franchi le seuil du XX° siècle bardés d'illusions inébranlables sur nous-mêmes. Ce qui fut publié alors sur notre civilisation fortifia encore en nous notre foi ingénue en sa valeur. Toute critique était regardée comme une aberration. Ceux qui voulaient se risquer dans cette voie faisaient rapidement demi-tour et s'empressaient de rejoindre la grande route, tant les sentiers menant hors les chemins battus leur faisaient peur. Certains s'y engagèrent, mais sans bruit. Les idées qui les tourmentaient les vouaient à l'isolement. Actuellement, le processus d'autodestruction de la civilisation s'étale au grand jour. Ce qu'il en reste encore n'offre plus aucune sécurité. Les murs sont encore debout parce que les secousses dévastatrices qui ont emporté le reste ne les ont pas encore renversés, mais, bâtis également sur des éboulis, le premier glissement de terrain pourrait les emporter. Comment les énergies civilisatrices ont-elles pu se vider de leur force vitale ?  Le siècle des Lumières et le rationalisme avaient élaboré un idéal éthique rationnel définissant le développement de l'individu vers la plénitude de sa dignité d'homme, fixant sa position au sein de la société, ainsi que les devoirs spirituels et matériels de la dite société envers les individus et le comportement mutuel des nations entre elles, de même que leur épanouissement au sein d'une humanité unie par les aspirations spirituelles les plus nobles. Cet idéal éthique avait commencé à entrer en contact avec les données de la réalité, aussi bien en philosophie que dans l'opinion publique, et avait amorcé une amélioration des conditions d'existence. Au cours de trois ou quatre générations, les dispositions des hommes aux progrès de la culture et la marche de la civilisation avaient fait un tel pas en avant que l'ère de la civilisation définitive semblait s'être ouverte sans jamais pouvoir s'arrêter désormais dans son élan. Vers le milieu du XIX° siècle, cette interpénétration de l'idéal éthique rationnel et de la réalité est allée s'affaiblissant. Pendant les décennies suivantes, ces relations furent gagnées par la paralysie. Et ce fut l'abdication de la civilisation qui s'accomplit alors sans heurt et sans bruit. Les pensées qui l'animaient retardaient sur leur temps, elles ne suivaient plus le mouvement, comme si elles étaient trop épuisées de fatigue pour marcher à la même cadence. Que s'était-il passé ?

Carence de la philosophie 

        Le point crucial a été la carence de la philosophie. Au XVIII° et au début du XIX° siècle, la philosophie avait pris la tête de l'opinion publique. Elle s'était préoccupée des problèmes de l'heure qui se posaient alors et elle avait entretenu un mouvement vigoureux d'idées sur ces sujets, dans l'esprit de la vraie civilisation. En philosophie, on avait alors une façon élémentaire (1) de philosopher sur l'homme, sur la société, le peuple, l'humanité et la culture ; ce courant a engendré tout naturellement une philosophie populaire qui avait conquis l'opinion publique et attisé la flamme de l'enthousiasme pour la culture.  Mais cette conception du monde, à la fois éthique et optimiste, englobant l'univers dans sa totalité, sur laquelle le siècle des Lumières et le rationalisme avaient fondé cette robuste philosophie populaire, ne pouvait pas, à la longue, résister à un examen critique poussé. Son dogmatisme naïf suscita de plus en plus la désapprobation. Sous cette construction branlante, Kant essaya de couler de nouvelles assises, en cherchant à transformer la conception rationaliste de l'univers pour l'adapter aux exigences d'un idéalisme critique plus approfondi, sans toutefois altérer son essence spirituelle. Schiller, Goethe et d'autres coryphées de l'époque ont démontré par leur critique - bienveillante ou acerbe - que le rationalisme était plus une philosophie populaire qu'une philosophie. Mais ils n'étaient pas en mesure de mettre à la place de ce qu'ils renversaient une pensée neuve qui maintiendrait, avec la même puissance, les idées culturelles dans l'opinion publique. Fichte, Hegel et d'autres philosophes qui, comme Kant, en dépit de leur critique du rationalisme, se réclamaient de son idéal éthique rationnel, ont essayé de jeter les fondements d'une conception globale du monde à la fois optimiste et éthique en faisant appel à des méthodes spéculatives, c'est-à-dire à des considérations logiques empruntées à l'idéalisme critique sur l'Être et sur son développement dans l'univers. Pendant trois ou quatre décennies, ils réussirent à tenir allumé le flambeau propitiatoire de l'illusion et à s'en éclairer, eux et les autres, en violant le réel dans le sens de leur conception du monde. Mais les sciences de la nature, qui, dans l'intervalle, avaient fortifié leurs positions, finirent par se révolter : elles prirent d'assaut, avec un enthousiasme tout plébéien pour la vérité positive, les constructions d'apparat érigées par l'imagination. Pauvres et sans abri, les idées éthiques de l'époque rationaliste sur lesquelles repose la civilisation, errent depuis lors à l'abandon à travers le monde. Aucune conception globale du monde n'a plus été construite pour leur offrir un toit : d'ailleurs, il n'y en avait plus une seule qui eût présenté des garanties suffisantes de cohérence intérieure et de solidité. L'ère du dogmatisme philosophique était définitivement close. Seule était tenue pour vraie désormais la vérité que découvraient les sciences descriptives de la réalité positive. Dès lors, les conceptions globales du monde n'apparaissent plus comme des étoiles fixes au firmament, mais seulement comme des traînées nébuleuses d'hypothèses. Le dogmatisme de la connaissance de l'univers et le dogmatisme spiritualiste ont été tous deux mortellement touchés en même temps. Le rationalisme naïf, le rationalisme critique de Kant et le rationalisme spéculatif des grands philosophes du XIX° siècle naissant avaient doublement violé le réel : ils avaient placé les systèmes théoriques construits par la pensée au-dessus des faits positifs établis par les sciences de la nature ; en même temps ils avaient promulgué les idéaux éthiques rationnels qui, dans l'opinion des hommes et dans les structure de l'époque, devaient remplacer par d'autres les données fournies par la réalité. Lorsque la première de ces violations révéla son inanité, la deuxième fut du même coup remise en question, et on se demanda si elle méritait la confiance qui lui avait été accordée jusqu'alors. Le dogmatisme éthique, pour lequel le présent n'est que le matériau servant à échafauder la doctrine d'un avenir meilleur avait fait son temps. La compréhension des données de l'histoire, qui faisait florès à cette époque, et à laquelle la philosophie de Hegel avait déjà préparé les voies, fit une entrée en scène très applaudie. Cette mentalité nouvelle excluait la possibilité de reprendre comme auparavant la combinaison élémentaire entre l'idéal éthique rationnel et le réel. Il y manquait la naïveté indispensable. En conséquence, l'intérêt pour les problèmes de la culture régressa. Voilà donc comment prit fin la violation justifiée des opinions et des structures - sans laquelle aucune réforme de la civilisation ne peut progresser - parce qu'elle était liée à la violation injustifiée de la réalité universelle. C'est là l'élément tragique du processus psychologique qui s'est déroulé dans notre vie intellectuelle, depuis le milieu du XIX° siècle. Le rationalisme était destitué ... avec lui disparaissait aussi la conviction optimiste et éthique qu'il avait proclamée et qui servait de fondement à la destinée du monde, de l'humanité, de la société et de l'individu. Toutefois, comme cette conviction continuait à exercer une influence à retardement, on ne prêta aucune attention à la catastrophe amorcée. 

Les étapes de la démission 

La philosophie ne réalisa pas que le pouvoir conféré aux idées civilisatrices dont elle était la gardienne devenait problématique. A la fin d'un des ouvrages les plus remarquables parus à la fin du XIX° siècle sur l'Histoire de la philosophie, celle-ci y est définie comme le processus par lequel  " se perfectionne pas à pas avec une clarté toujours plus grande et une conviction toujours plus sûre, la conception de la valeur de la civilisation, dont la validité universelle fait justement l'objet même de la philosophie ". Mais l'auteur oubliait l'essentiel, à savoir que, autrefois, la philosophie ne se contentait pas de concevoir seulement la valeur de la civilisation, mais qu'elle répandait à pleines mains dans l'opinion publique les idées civilisatrices en tant que moteurs d'action, alors que, depuis la seconde moitié du XIX° siècle, les valeurs devinrent de plus en plus pour la philosophie un capital amassé en réserve et improductif. D'ouvrière travaillant à l'avancement universel de la civilisation, la philosophie, après l'effondrement survenu au milieu du XIX° siècle, devint une rentière, gérant dans sa tour d'ivoire la fortune qu'elle avait réussi à sauver. Elle se transforma en une science qui passait au crible les résultats acquis par les sciences de la nature et par les sciences historiques et elle les entassait comme des matériaux en vue de l'élaboration d'une future conception du monde, provoquant ainsi, dans tous les domaines, un tourbillon d'érudition. En même temps, elle s'absorbait dans la contemplation de son propre passé :  un peu plus, et elle se métamorphosait en Histoire de la philosophie. L'esprit créateur l'avait désertée et elle n'était plus qu'une philosophie sans pensée. Elle remuait encore dans sa tête les résultats des différentes sciences, mais la pensée élémentaire s'était évaporée. Elle jetait en arrière un regard de pitié vers le rationalisme dépassé. Elle se vantait de s'être largement distancée de Kant, d'avoir " hérité de Hegel l'initiation à l'Histoire ", et de " travailler au coude à coude avec les sciences expérimentales ". Et malgré cela, elle était encore plus pauvre que le plus pauvre des rationalismes, parce que sa carrière publique - à laquelle le rationalisme s'était si généreusement consacré - elle ne l'exerçait plus qu'en imagination et jamais dans l'action. Le rationalisme, en dépit de toute sa naïveté, avait été une philosophie vraie et agissante ; elle, au contraire, n'était qu'une savante dégénérée, une " philosophie d'épigones ". Dans les écoles et les universités, elle jouait encore un certain rôle, mais elle n'avait plus rien à dire au monde. Elle était devenue étrangère au monde, malgré tout son savoir. Les problèmes vitaux du jour qui préoccupaient les hommes, ne tenaient pas de place dans ses affaires. Sa route s'en allait à l'écart, loin des voies à trafic universel où circulait l'esprit. Et de même qu'elle ne recevait de cette vie de la pensée aucun stimulant, elle ne lui en apportait pas davantage. Comme elle refusait de s'intéresser aux problèmes fondamentaux élémentaires, elle ne se souciait pas d'une philosophie élémentaire qui aurait pu déboucher sur une philosophie populaire. De cette carence est née sa répulsion à philosopher d'une façon intelligible à tous, aversion si caractéristique de sa physionomie. La philosophie populaire n'était à ses yeux qu'une réduction à l'usage des foules, un sommaire simplifié, et par conséquent défiguré, des résultats des différentes sciences, qu'elle avait filtrés, ajustés et taillés en vue d'une future conception du monde. Qu'il y ait une philosophie populaire consistant à entrer dans les problèmes intérieurs élémentaires sur lesquels les individus et les masses réfléchissent - ou doivent réfléchir -, que cette philosophie approfondisse les questions en les élargissant et les complétant avant de les remettre en circulation dans le monde ; et qu'en fin de compte, toute philosophie donne la mesure de sa valeur selon qu'elle est capable ou non d'aboutir à une philosophie populaire vivante, voilà ce qui n'a jamais effleuré sa pensée. Tout ce qui est profond est également simple et peut s'exprimer en termes simples, pourvu que la relation avec la totalité du réel soit conservée. Dès qu'elle est en contact avec les faits, l'abstraction brille d'elle-même de toutes les multiples facettes de la vie. La pensée chercheuse qui aiguillonne l'esprit humain s'est émoussée, parce qu'elle n'a trouvé auprès de notre philosophie ni audience ni impulsion. Elle n'a rencontré devant elle que le vide, qu'elle ne parvenait pas à franchir. Des réserves d'or, monétisées dans le passé, la philosophie en possédait par monceaux. les hypothèses relatives à une future conception théorique du monde s'accumulaient dans ses caveaux en lingots non monnayés. Mais hélas, les aliments qui auraient apaisé la faim spirituelle du temps présent, elle ne les possédait pas. Grisée de richesse, elle avait négligé d'ensemencer la terre de graines nourricières. C'est pourquoi elle ignorait que la faim régnât dans le monde et elle l'abandonna à son sort. Cependant, si la pensée pure n'a pas réussi à élaborer une théorie de l'univers de caractère optimiste et éthique et à construire sur ce fondement les idéaux qui, ensemble, font une civilisation, la faute n'est pas imputable à la philosophie, mais à un fait qui est intervenu dans le développement de la pensée. Par contre, elle s'est rendue coupable devant le monde de n'avoir pas reconnu ce fait et de s'obstiner dans l'illusion de croire qu'elle assurait véritablement le progrès de la civilisation. Enfin, la philosophie, selon sa vocation dernière, doit être le guide et la gardienne de la raison universelle. Son devoir eût été d'avouer au monde que les valeurs éthiques rationnelles ne pourraient plus, comme par le passé, compter sur le soutien d'une conception globale du monde, mais qu'elles devraient jusqu'à nouvel ordre, vivre sur leur propre fonds et se faire toutes seules leur place par le rayonnement de leur force intérieure. Elle aurait dû nous prouver que c'était notre affaire à nous de nous battre pour défendre les aspirations à l'idéal sur lesquelles repose notre civilisation. Elle aurait dû essayer de les fonder sur une base solide, même sans l'apport d'une conception globale du monde correspondante, grâce à leur valeur propre et à leur vérité intrinsèque, afin d'entretenir la flamme de leur viabilité. Elle aurait dû rassembler toutes ses énergies pour orienter les esprits, cultivés ou non, vers le problème de l'idéal culturel. Mais la philosophie se mit à philosopher à propos de tout, sauf de la civilisation. Elle s'acharna à travailler sans désemparer à l'érection d'une conception théorique globale du monde, comme si elle pouvait ainsi rétablir entièrement la situation, et elle ne discerna pas qu'une telle conception même achevée - du fait qu'elle se construisait uniquement avec les matériaux de l'histoire et des sciences (ce qui, en conséquence, la rendait non-optimiste et non-éthique) - resterait toujours une conception morte : sans force d'action, incapable de créer l'énergie nécessaire au fondement et au maintien des valeurs de la civilisation. La philosophie philosopha si peu sur la civilisation, qu'elle ne s'aperçut même pas qu'elle en avait perdu la notion, et toute son époque avec elle. A l'heure du danger, le veilleur qui devait nous donner l'alerte, dormait. Voilà comment il arriva que nous n'avons pas même livré de combat pour sauver notre civilisation....

CHAPITRE II  COMMENT NOTRE VIE ÉCONOMIQUE ET SPIRITUELLE  CRÉE DES OBSTACLES À LA CIVILISATION

 

Asservissement de l'homme moderne

Si l'affaiblissement de la capacité de réfléchir joue effectivement un rôle déterminant dans la décadence de la civilisation, d'autres facteurs secondaires concourent de nos jours à entraver son développement. Ils se manifestent tant sur le plan spirituel que sur le plan économique et proviennent principalement de l'interaction de plus en plus néfaste qui s'exerce entre la vie économique et la vie de l'esprit. L'aptitude de l'homme moderne à la culture a baissé parce que les conditions d'existence où il est placé le brident et altèrent son psychisme. D'une manière très générale, le développement de la civilisation résulte de ce que des individualités conçoivent un idéal rationnel de progrès social si bien amalgamé dans leur esprit à la réalité qu'il prend la forme la plus appropriée à une action directe sur les conditions d'existence. Un pionnier de la civilisation, c'est-à-dire un homme de pensée clairvoyante et d'action, doit donc, de toute évidence, être un esprit à la fois profondément réfléchi et indépendant. Il doit être un penseur pour être capable de concevoir un idéal rationnel et de lui donner la forme qui convient, et il doit être un homme indépendant pour réaliser son idéal au profit de la collectivité. Plus ses activités sont dominées de quelque façon par un souci de lutte pour la vie, plus les tendances égocentristes de l'amélioration de ses propres conditions d'existence font taire les aspirations désintéressées. L'intérêt personnel s'immisce alors dans l'idéal culturel et le corrompt. L'indépendance matérielle et la liberte de penser sont intimement liées entre elles. Toute civilisation est basée sur le préalable de l'indépendance. Seuls des hommes libres sont capables de prendre des initiatives réfléchies et de les appliquer. Mais de nos jours, la liberté, comme le temps de la réflexion, sont en régression. Si le développement économique avait permis à des cercles de plus en plus étendus d'accéder à une aisance modeste et durable, la civilisation en aurait bénéficié bien davantage que de toutes les conquêtes matérielles dont on se glorifie en son nom. Sans doute ces performances contribuent à rendre l'humanité plus libre que par le passé à l'égard de la nature, mais, en même temps, elles réduisent le nombre des existences indépendantes : grâce aux machines, le maître-artisan est supplanté par l'ouvrier d'usine ; le commerçant indépendant est de plus en plus remplacé par les employés salariés des grandes entreprises, parce que, devant la complexité actuelle des affaires, seuls les établissements disposant de forts capitaux peuvent se maintenir. Même les milieux quelque peu fortunés dont l'indépendance professionnelle est plus ou moins assurée, sont entraînés, à une vitesse accélérée, dans la lutte pour l'existence, tant notre système économique actuel crée l'incertitude du lendemain. L'aliénation de l'individu qui en résulte est encore aggravée par les impératifs de l'emploi, concentré dans les grandes agglomérations, où s'entassent des foules sans cesse grossissantes, arrachées au sol nourricier, à la maison familiale, à la nature. Elles subissent ainsi un traumatisme psychique grave, et la sentence qui veut que la perte de son champ et de sa maison marque le commencement d'une vie anormale - n'est que trop vraie. Certes, les luttes des masses ouvrières dressées contre la commune menace de l'asservissement de l'individu contiennent également des revendications culturelles - dans la mesure où elles réclament, parallèlement à l'élévation du ni- veau de vie, l'amélioration du développement de l'esprit. Mais ils nuisent à la pureté de la représentation du concept culturel en soi, parce que, dans la formulation de ces revendications, l'intérêt général de l'humanité prise dans son ensemble n'est pas déterminant, ou du moins ne l'est que dans une mesure très limitée. En raison des intérêts personnels divergents et contradictoires, qui s'affrontent au nom du progrès de la civilisation, les réflexions sur la culture en tant que telle passent à l'arrière-plan. 

Surmenage entraînant la régression de la réflexion personnelle

 A l'asservissement s'ajoute le surmenage. Depuis deux ou trois générations, quantité d'individus ne sont plus que des machines de production et non des hommes. Tout ce qu'on raconte sur la valeur morale et culturelle du travail ne signifie plus rien pour eux. L'esprit de l'homme moderne s'enlise dans l'accumulation démesurée d'occupations accablantes, et cela dans tous les milieux sociaux. L'enfant est déjà la victime indirecte de ce surmenage. Ses parents, prisonniers de l'inexorable lutte pour la vie, ne peuvent pas se consacrer normalement à lui, ce qui le prive de choses irremplaçables pour son développement. Plus tard, submergé lui-même pas des occupations incessantes, il est poussé à rechercher des distractions extérieures faciles. Passer ses maigres loisirs en tête-à-tête avec lui-même à réfléchir et à lire, ou bien en compagnie d'amis à s'entretenir de sujets intéressants, exigerait de lui un effort qui lui répugne. Ne rien faire, se distraire pour se changer les idées et pour oublier, tel est son besoin physique de détente ; il aspire à ne plus penser à rien. Quant à s'enrichir intellectuellement, il n'y songe pas ; il entend tuer le temps au meilleur compte, c'est-à-dire en faisant le moins possible travailler son cerveau. La mentalité des gens qui gaspillent et ne savent plus canaliser leur pensée, se répercute sur les organismes qui devraient servir à promouvoir la culture et donc aussi la civilisation. L'attrait du théâtre est en baisse au profit des lieux de plaisir, tout comme le livre sérieux vient après le livre divertissant. Les revues et les journaux doivent flatter de plus en plus les goûts de leur clientèle et choisir la présentation la plus spectaculaire et la plus facile à assimiler. La comparaison entre la presse moyenne d'aujourd'hui et celle d'il y a, 50 ou 60 ans, montre à quel point elle doit s'adapter pour plaire. Une fois envahies par l'esprit de superficialité, les institutions dont la mission était de développer la vie spirituelle, exercent à leur tour, par ricochet, une influence sur la société qui les a réduites à cet état, et tue en elle l'esprit de réflexion. Le comportement de l'homme moderne en société montre jusqu'à quel point le vide de l'esprit est devenu pour lui une seconde nature. Dans les conversations avec ses pairs, il veille à rester dans les généralités, et il élude les prises de position et les discussions. Il n'a plus aucune opinion à lui et il est saisi d'une sorte d'angoisse à l'idée qu'on pourrait réclamer de lui un engagement personnel. Cet état d'esprit produit par une société qui ne réfléchit plus, se répand parmi nous avec la force d'une marée montante et engendre une image dépréciée de l'homme. Chez  nous et chez les autres, la seule chose qui compte, c'est le taux de rendement du travailleur. Et quant au reste, nous nous résignons à ne pas valoir grand'chose. Pour ce qui est du manque de liberté et d'esprit de concentration, les conditions d'existence se présentent sous leur jour le plus défavorable pour les habitants des grandes villes. C'est pourquoi ce sont eux qui sont les plus menacés spirituellement. Les grandes villes ont-elles d'ailleurs jamais favorisé l'épanouissement d'une haute spiritualité de l'individu ?  En tout cas, aujourd'hui la situation est telle que la vraie civilisation a besoin d'être sauvée de la contamination de l'esprit des grandes villes et de leurs habitants.

Spécialisation et cloisonnement des individus

 A cette aliénation de l'homme et à son impuissance à se concentrer s'ajoute un autre obstacle psychique au développement de la civilisation :  le cloisonnement. Les progrès énormes de la science et de ses applications - tant dans leur extension qu'à leur niveau de perfectionnement - impliquent la nécessité de limiter le champ d'activité de l'individu à un domaine précis et restreint. Il en résulte une organisation du travail basée sur la conjonction des performances individuelles, atteintes grâce à la spécialisation qui réduit les hommes à n'être plus que des fragments d'eux-mêmes. Les résultats obtenus sont certes magnifiques, mais la signification spirituelle du travail pour le travailleur en souffre : comme il n'est fait appel qu'à des capacités partielles et non à la personnalité toute entière du travailleur, ce rétrécissement d'horizon se répercute sur sa mentalité. Les forces qui stimulent la personnalité dans une œuvre d'envergure tombent en sommeil lorsque les tâches se restreignent et se vident d'intelligence, au sens général du terme. L'artisan d'aujourd'hui n'embrasse plus le cycle de sa profession dans son ensemble, comme le faisait son prédécesseur. Ce n'est plus lui qui dirige le façonnage du bois ou du métal à leurs différents stades, car on lui fournit une foule d'éléments préfabriqués, usinés par l'homme et la machine. Sa réflexion, son imagination, son savoir ne sont plus tenus en éveil par les problèmes qui surgissent toujours à nouveau. Ses dons de créateur et d'artiste s'atrophient. Au lieu de prendre normalement conscience de sa valeur devant une œuvre qui est entièrement le fruit de sa réflexion et de sa personnalité, il doit se contenter de jouir d'une fraction de sa capacité de réussite parfaite qui, au-delà de la perfection fragmentaire du détail, ne voit pas l'imperfection de l'ensemble. Dans toutes les branches, mais peut-être surtout dans les carrières scientifiques, il apparaît de plus en plus que la spécialisation à outrance menace aussi bien l'individu que la vie de l'esprit en général dans la société. On a déjà pu remarquer que les maîtres chargés de l'enseignement de la jeunesse n'ont plus la culture générale nécessaire pour lui faire sentir les connexions étroites entre les différentes sciences et pour élargir ses horizons jusqu'à leurs dimensions naturelles. Comme si nos méthodes de spécialisation et d'organisation du travail n'étaient pas suffisamment néfastes pour le psychisme de l'homme là où leur application est inévitable, on les introduit systématiquement partout, même là où on pourrait s'en passer. Dans l'administration, l'enseignement, les entreprises de toute sorte, l'espace vital naturel nécessaire à toute activité, est encore rétréci aussi étroitement que possible par des contrôles et des décrets. Quelle différence entre la sujétion actuelle des instituteurs dans certains pays et la liberté dont ils jouissaient autrefois !  Et que toutes ces consignes ont rendu l'enseignement mort et impersonnel ! C'est ainsi que, par nos méthodes de travail, nous subissons une chute de notre spiritualité en tant qu'individus, dans la mesure où la production matérielle de la société est montée en flèche. Là aussi se vérifie la loi tragique qui veut qu'à chaque gain corresponde quelque part une perte.

Déshumanisation de l'homme 

L'homme aliéné, surmené, dépersonnalisé et cloisonné est en outre exposé au danger de tomber dans la déshumanisation. Notre comportement normal d'homme à homme nous est rendu difficile. L'agitation de notre manière de vivre, l'augmentation des déplacements, la promiscuité dans le travail et dans l'habitat, au milieu de gens entassés sur un espace restreint, nous rendent sans cesse et de mille manières étrangers les uns aux autres. Les conditions de vie ne permettent plus d'avoir entre nous un comportement spontané. Les contraintes qui pèsent sur la manifestation naturelle de notre sympathie humaine sont si généralisées et si fréquentes que nous nous y habituons, jusqu'à ne plus voir combien notre indifférence est contre-nature. Nous n'éprouvons plus de regret lorsque la situation est souvent telle qu'elle nous empêche de témoigner d'homme à homme notre compréhension et nous finissons par nous l'interdire, même quand il serait facile et opportun de le faire. Par la force des choses, c'est le psychisme de l'habitant des grandes villes qui est le plus gravement perturbé, et, à son tour, il agit dans le sens le plus défavorable sur la mentalité générale de la société. Tout sens de notre affinité avec le prochain nous échappe. Des lors, nous nous engageons sur le chemin de l'inhumanité. Chaque fois que la conscience de la solidarité qui doit nous unir directement disparaît, la culture et l'éthique sont ébranlées. L'instauration d'une inhumanité systématiquement implacable n'est plus alors qu'une question de temps. Effectivement, les idées prônant l'inhumanité absolue circulent parmi nous depuis deux générations, sous la lumière crue de paroles haineuses et avec l'autorité de principes logiques. Il en est résulté une nouvelle mentalité de la société qui détourne l'individu des sentiments d'humanité. La politesse dictée par une sensibilité naturelle s'évanouit. Elle est remplacée par une indifférence totale plus ou moins voilée. Se distancer des inconnus par un glacis de froideur, et rester insensible à toute sympathie passe plus pour de la rustrerie, mais pour de la bienséance. Notre société a également cessé de reconnaître à tous les hommes la valeur et la dignité d'homme en tant que tel. Des portions entières de l'humanité sont classées pour nous " matériel humain " et " objets humains ". Si depuis quelques décennies il a été possible de parler avec une légèreté grandissante, de guerre et de conquêtes comme de manœuvres de pièces sur un échiquier, c'est parce que l'idée s'était répandue que le sort des individus n'entrait pas en ligne de compte, mais, seuls les chiffres et le matériel qu'ils représentaient. Lorsque la guerre éclata, toute l'inhumanité qui était en nous se déchaîna. Quel torrent de cynisme, subtil ou grossier, n'avons-nous pas vu se déverser ces dernières décennies, dans la littérature colonialiste ou dans nos Parlements, et gagner l'opinion publique, au sujet des hommes de couleur, avec la prétention d'affirmer des vérités rationnelles ! Il y a vingt ans, personne n'a protesté, lorsque, de la tribune d'un Parlement de l'Europe continentale, l'orateur a déclaré, en parlant des Noirs que les autorités d'alors avaient déportés et laissé mourir de faim ou de maladies : " L'espèce a disparu ", tout comme s'il s'agissait d'une espèce animale. Dans l'enseignement actuel et dans les livres scolaires, le sentiment humanitaire est relégué dans un recoin obscur, comme s'il ne devait plus aujourd'hui être le point de départ essentiel de la formation de la personnalité et mériter pour notre génération d'être maintenu à contre-courant de l'évolution en cours. Jadis il en était autrement. Le sentiment humanitaire s'imposait, non seulement à l'école, mais dans la littérature et jusque dans les romans d'aventures : le héros de De Foë, Robinson Crusoé, s'inspire continuellement de cet esprit humanitaire ; il se sent si directement concerné, qu'il se préoccupe, même en cas de légitime défense, d'épargner le plus de vies humaines possible. Il est si loyalement fidèle à cet esprit humanitaire qu'il y puise la raison d'être de son existence d'aventurier. Où trouverions-nous de nos jours, dans des œuvres de ce genre, pareil mobile d'action ? 

Super-organisation de la société 

Autre obstacle à la culture : une super-organisation des structures administratives. Si indispensable que soit la réglementation, à la fois comme préalable et comme conséquence de la civilisation, il est évident aussi qu'à partir d'un certain degré, l'organisation se fait aux dépens de la vie de l'esprit. Les personnalités et les idées sont alors assujetties aux institutions, au lieu de les dominer et de leur insuffler la vie. Lorsque dans un domaine quelconque, une organisation d'envergure crée du neuf, les débuts sont brillants ; mais dans la suite, ils pâlissent. Tout d'abord les ressources existantes sont mises en valeur, puis les influences préjudiciables à la vie et à l'originalité de chacun se font sentir. Plus l'organisation est fortement structurée et plus son action paralysante freine l'activité créatrice et spirituelle des individus. Il y a des nations civilisées qui ne réussissent pas à se remettre ni économiquement, ni spirituellement des répercussions d'une centralisation administrative trop envahissante, remontant à un passé trop lointain. La transformation d'une forêt en un parc soigneusement entretenu peut être utile dans bien des cas. Mais c'en est fini alors de la riche végétation qui assurait naturellement le maintien des essences pour l'avenir. Des collectivités politiques, religieuses, économiques s'efforcent aujourd'hui de se donner une structure interne propre à leur conférer à la fois le maximum de cohésion intérieure et le maximum d'efficience dans leur rayonnement extérieur. Règlements, discipline, dispositions techniques, tout est poussé à un degré de perfection inconnu autrefois. Le but envisagé est atteint. Mais, inversement et dans la même mesure, toutes ces collectivités cessent d'être des organismes vivants et ressemblent toujours davantage à des machines perfectionnées. Leur vie intérieure perd de sa richesse et de sa diversité, parce que les personnalités y dépérissent nécessairement. Toute la vie de notre esprit se déroule à l'intérieur d'organisations. Depuis sa jeunesse. l'homme d'aujourd'hui est tellement subjugué par la notion de la discipline qu'il n'a plus d'existence propre et qu'il ne pense plus qu'à travers l'esprit de la communauté. Une confrontation des idées ou des hommes, semblable à celle qui avait fait la grandeur du XVIIIe siècle, ne se produit plus de nos jours. A cette époque-là, on ne s'inclinait pas avec respect devant l'opinion des collectivités. Toutes les idées devaient se justifier devant la raison individuelle. Aujourd'hui, la référence continuelle aux conceptions qui ont cours au sein des organisations est devenue la règle indiscutable. L'individu admet comme un postulat valable pour lui et les autres que tout ce qui concerne la nationalité, la confession, le parti politique, le rang social, ou autres appartenances, est assorti dans chaque cas d'un certain nombre d'articles de foi, préalables et intangibles. Ce sont des tabous planant au-dessus, non seulement de la critique, mais aussi des sujets de conversation. Cette manière de voir, par laquelle nous nous refusons mutuellement la qualité d'êtres pensants, est désignée par euphémisme " respect de la conviction " comme s'il pouvait y avoir de conviction véritable en dehors de la pensée. L'homme moderne se dilue étrangement dans la masse. C'est peut-être là son trait le plus caractéristique. La dévaluation de la réflexion personnelle le rend pathologiquement réceptif aux idées toutes faites mises en circulation par la société et ses organes. Comme, en outre, grâce à une structuration poussée, la société s'est acquis une puissance inconnue jusqu'alors dans la vie de l'esprit, l'aliénation de l'homme à l'égard de l'ensemble est devenue telle qu'il cesse presque d'avoir une vie spirituelle propre. Il est flasque comme une balle de caoutchouc ramollie qui garde l'empreinte de toutes les pressions. La collectivité dispose de lui et lui endosse comme du prêt-à-porter toutes les opinions dont il a besoin pour vivre, qu'il s'agisse de collectivités nationales et politiques, ou de communautés croyantes ou incroyantes. Cette sujétion anormale aux influences extérieures ne lui apparaît pas comme une faiblesse. Bien au contraire, à ses yeux, c'est une réussite. Par son adhésion inconditionnelle à l'opinion du grand nombre, il s'imagine sauvegarder la grandeur de l'homme moderne et c'est à bon escient qu'il pousse au paroxysme ses affinités naturelles avec la société. En renonçant ainsi aux droits élémentaires de l'individu, notre génération se rend incapable de faire naître des idées nouvelles, ou même de réadapter efficacement celles qui ont cours ; elle assiste passivement à la prise de pouvoir des idées conformistes, dont l'exclusivisme unilatéral et les conséquences dernières débouchent sur l'extrémisme le plus dangereux. Voilà comment nous sommes tombés dans un nouveau Moyen Âge. Par une décision collective, la liberté de penser a été mise hors d'usage, parce que la majorité s'interdit de se former des opinions personnelles et se contente de suivre en toutes choses le mouvement, uniquement selon son appartenance à tel ou tel groupe politique ou autre. Nous ne retrouverons notre liberté de penser que lorsqu'un nombre suffisant d'individus aura recouvré son indépendance spirituelle et lorsqu'il aura su établir avec les organisations qui aliénaient son âme, des relations naturelles dans la dignité. Notre libération de ce nouveau Moyen Âge sera beaucoup plus difficile que celle de jadis, dont l'humanité européenne avait triomphé. A cette époque-là, c'était un combat contre l'emprise d'autorités extérieures imposées par les données historiques. Aujourd'hui, il s'agit d'amener la grande masse des individus à vouloir se frayer un passage par une sortie de secours hors de la dépendance spirituelle où elle s'était emmurée elle-même. Peut-il y avoir tâche plus ardue ? On n'a pas encore pris la mesure de notre pauvreté spirituelle. D'année en année, les collectivités améliorent leur technique de bourrage de crâne, vide de pensée ! Les méthodes d'action ont été poussées à un tel point de perfection et ont trouvé une adhésion si massive, que la certitude de réussir à élever les pires absurdités au rang d'opinion accréditée - quand l'opportunité s'en fait sentir - n'a pas besoin d'être justifiée au préalable. Pendant la guerre, la mise au pas de la pensée a été appliquée avec une discipline parfaite. Pendant toute cette période, la propagande s'est définitivement installée à la place de la vérité. En renonçant à l'indépendance de notre pensée, nous avons perdu en même temps - ce qui était inévitable - notre foi dans la vérité. Notre vie spirituelle s'est désorganisée. La super-organisation qui régit le domaine public aboutit à l'organisation du vide intérieur. Non seulement intellectuellement, mais aussi moralement, les relations entre l'individu et la société sont perturbées. En même temps qu'à ses propres opinions, l'homme d'aujourd'hui renonce à son propre jugement éthique. Pour trouver bon ce que la société déclare tel en paroles et en actes et pour condamner ce qu'elle trouve mauvais, il étouffe les scrupules qui l'envahissent : il les fait taire, non seulement devant les autres, mais aussi au-dedans de lui-même. Il n'y a pas de scandale que son sentiment d'appartenance à la collectivité ne finisse par admettre et même par approuver. Son sens critique se noie dans l'opinion de la masse, de même que son sens moral dans les conventions admises. Il fait preuve d'aptitudes toutes particulières pour innocenter tout ce que son pays fait d'absurde, de cruel, d'injuste et de néfaste. Inconsciemment, la plupart des ressortissants de nos nations soi-disant civilisées, s'abstiennent de réfléchir en tant que personnes morales, afin d'éviter de perpétuels conflits de conscience avec la chose publique et d'avoir à avaliser tous les scandales qui se produisent sans cesse. L'opinion générale vole d'ailleurs à leur secours en clamant a la cantonade que le comportement de l'État doit être jugé, beaucoup moins selon le critère de la morale que selon celui de l'opportunité. Mais que sert-il de gagner le monde si l'on y perd son âme ?  Si, parmi les hommes de notre temps, on en rencontre si peu qui aient gardé intact leur sens moral et humanitaire, la moindre des raisons n'en est pas qu'ils se soient cru obligés de sacrifier constamment leur conscience morale personnelle sur l'autel de la patrie, plutôt que de se mettre en désaccord avec la collectivité et de devenir une force de progrès qui travaille à la rendre meilleure.  Ce n'est donc pas seulement entre les intérêts économiques et les choses de l'esprit que des actions et des réactions défavorables se sont exercées, mais aussi entre la collectivité et l'individu. A la grande époque du rationalisme et de la philosophie, la société offrait un soutien aux individus par sa confiance dans la victoire finale de la raison et de la morale, annoncée partout et toujours comme une certitude d'une évidence indiscutable. Autrefois, la société portait les individus, aujourd'hui elle les écrase. La faillite des nations civilisées, qui s'avère plus manifeste de décennie en décennie, précipite l'homme moderne à la ruine. La démoralisation de l'individu par la collectivité est en pleine marche. Un homme asservi, surmené, déshumanisé, réduit à n'être qu'un fragment de lui-même, un homme qui aliène son indépendance d'esprit et son jugement moral à la société super-organisée, un homme victime des entraves de tout genre qui font obstacle à sa culture, tel est celui qui chemine actuellement sur le sombre sentier d'une sombre époque. Pour les dangers qui le menaçaient de tous côtés, la philosophie n'a montré aucune compréhension. Elle n'a rien fait pour lui tendre une planche de salut. Elle n'a même pas donné l'alarme en le poussant à réfléchir à la situation nouvelle qui lui était faite. La terrible vérité selon laquelle avec le progrès de l'histoire et du développement économique continu, la civilisation se trouve non pas encouragée mais entravée, n'a jamais réussi à se faire entendre.

CHAPITRE III LE FONDEMENT ÉTHIQUE DE LA CIVILISATION

 

Qu'est-ce que la civilisation ?  Cette question aurait dû s'imposer de tout temps à l'humanité qui se considérait comme civilisée. Mais, chose étonnante, jusqu'à présent, elle n'a guère été posée à vrai dire dans la littérature mondiale et elle a encore moins reçu de réponse. A quoi bon chercher à définir la civilisation puisque nous la possédons ?  Quand la question était effleurée, on la tenait pour réglée par les références à l'histoire et à l'époque actuelle. Mais aujourd'hui, où les événements mêmes nous forcent à prendre conscience du dangereux alliage composite de civilisation et de sauvagerie où nous vivons, nous sommes bien obligés, que nous le voulions ou non, de chercher à préciser l'essence de la vraie civilisation. D'une façon générale, on peut dire que la civilisation consiste dans le progrès matériel et spirituel de l'individu et des collectivités. Comment ce progrès se manifeste-t-il ?  Tout d'abord par une diminution de la lutte pour l'existence, qu'il s'agisse de l'individu ou des collectivités. La création de conditions d'existence aussi favorables que possible est une revendication qui doit être formulée, à la fois pour elle-même et dans l'optique de la promotion intellectuelle et morale de chacun, ce qui est le but final de la civilisation. La lutte pour l'existence est double. L'homme doit assurer sa sécurité dans la nature et contre la nature, en même temps qu'au milieu des hommes et contre les hommes. La diminution de la lutte pour la vie s'instaure à mesure que se développe le plus largement et le plus efficacement possible la suprématie de la raison, aussi bien sur le plan de la nature extérieure que sur celui de la nature humaine. Ainsi, de par son essence, la civilisation est double. Elle est réalisée par la domination de la raison à la fois sur les forces de la nature et sur les dispositions d'esprit de l'homme. Laquelle de ces deux sortes de progrès est primordiale ?  La moins spectaculaire, c'est-à-dire la domination de la raison sur les dispositions d'esprit de l'homme. Et cela pour deux raisons. Tout d'abord, la maîtrise des forces de la nature obtenue par la raison ne représente pas un progrès pur, car, à côté des avantages réels, apparaissent aussi des retombées qui peuvent nuire à la civilisation. Les conditions économiques actuelles qui menacent la civilisation viennent, pour une part, de ce que nous utilisons les forces de la nature comme des machines. Dès lors, c'est la domination de la raison sur les dispositions d'esprit qui seule offre une garantie susceptible d'empêcher les hommes et les nations d'exploiter la puissance acquise par la domestication des forces naturelles pour se dresser les uns contre les autres et se livrer un combat à la vie et à la mort bien plus effroyable que celui d'hommes restés à l'état de nature. Il n'y a de prise de conscience normale de la civilisation que lorsqu'on fait la distinction entre ce qui est essentiel et ce qui est accessoire dans la civilisation. Ces deux aspects du progrès ont, il est vrai, tous les deux un certain caractère spirituel, en ce sens qu'ils sont le résultat du travail de l'esprit humain. Cependant il est permis de considérer comme un progrès matériel celui qui provient de la maîtrise des forces naturelles, car il marque la domination sur la matière et son utilisation par l'homme. Tandis que la domination de la raison sur les dispositions de l'esprit est une victoire purement spirituelle, au sens restreint du terme, parce qu'elle implique une action de l'esprit sur l'esprit, autrement dit, d'une force pensante sur une autre force pensante. En quoi consiste la domination de la raison sur les dispositions de l'esprit ?  En ce que le vouloir de chacun et des collectivités est déterminé par la poursuite du bien matériel et spirituel de l'ensemble et du plus grand nombre, ce qui est le propre de l'éthique. Le progrès éthique comporte donc ce qui est essentiel et incontestable alors que le progrès matériel concerne ce qui est moins primordial et plus discutable dans la genèse de la civilisation. Voir ainsi les choses semble de nos jours relever d'un moralisme et d'un rationalisme démodés. N'est-il pas plus séduisant de considérer la civilisation comme une donnée naturelle et de se délecter de ses manifestations si diverses à travers les âges ? Or ce qui importe, ce ne sont pas les idées ingénieuses mais ce qui est vrai. Et, ici, c'est le simple qui est vrai ... d'une vérité inconfortable avec laquelle nous avons à nous débattre. 

Origine de la conception non éthique de la civilisation 

Les tentatives faites pour marquer une différence entre " culture " et " civilisation " reviennent à accorder une valeur au concept de culture non éthique égale à celle du concept éthique, en le revêtant d'un vocable consacré par l'histoire. Mais rien dans l'histoire du mot " civilisation " ne justifie cette tentative. Il a la même signification, dans son sens traditionnel, que le mot " culture " et désigne la promotion de l'homme à un degré supérieur d'organisation et à une moralité supérieure. Certaines langues préfèrent l'un des termes plutôt que l'autre. L'Allemand parle plutôt de " culture " et le Français plutôt de " civilisation ". Mais établir une ligne de démarcation entre les deux acceptions ne se justifie ni linguistiquement, ni historiquement. Peu importe qu'on parle de culture éthique et non éthique ou de civilisation éthique et non éthique, mais pas de culture " et " de civilisation !  Comment a-t-il pu se faire que la signification déterminante de ce qui est éthique dans la civilisation, nous ait échappé ? Jusqu'à présent, dans chaque pas en avant accompli par la civilisation, il s'agissait toujours de processus où les forces de progrès étaient impliquées dans presque tous les domaines de l'existence. De grandes réussites dans les arts, l'architecture, l'administration, l'économie, l'industrie, le commerce, la colonisation allaient de pair avec un essor intellectuel qui engendrait une conception du monde d'un niveau supérieur. Le ralentissement du mouvement de la civilisation se manifestait aussi bien sur le plan matériel que sur le plan éthique et spirituel, et, sur le premier, en général plus tôt que sur le second. Par exemple, dans la civilisation grecque, la stagnation incompréhensible des sciences de la nature et de l'essor politique s'est déjà fait sentir à l'époque d'Aristote, alors que le mouvement éthique continuait sur sa lancée et n'atteignait son apogée qu'au cours des siècles suivants, avec la grande œuvre éducative entreprise dans le monde antique par la philosophie stoïcienne. Pour ce qui est de la civilisation chinoise, indienne ou juive, les réalisations matérielles sont restées d'emblée et durablement en deçà des aspirations éthiques de l'esprit. Quant au mouvement culturel qui s'amorce à la Renaissance, les forces matérielles de progrès y rivalisent côte à côte avec les forces éthiques et spirituelles en une sorte de course compétitive jusqu'au début du XIXe siècle. Mais plu tard, il se produisit un phénomène sans précédent. les énergies éthiques se relâchèrent, tandis que les conquêtes de l'intelligence dans le, domaine matériel faisaient des bonds en avant avec un brio spectaculaire. Pendant plusieurs décennies, notre civilisation continua à jouir des grands avantages acquis par les progrès matériels, sans se douter encore des effets en profondeur du relâchement du mouvement éthique, sans s'apercevoir qu'elle était dangereusement minée et sans voir les nuages qui s'amoncelaient et menaçaient les peuples. C'est ainsi que notre époque, dans son insouciance, en est arrivée à penser que la civilisation consistait avant tout en réalisations pratiques, scientifiques, techniques, artistiques et qu'elle pouvait bien se passer d'éthique ou n'en garder qu'un minimum. Une telle conception de la civilisation fit autorité dans l'opinion publique, parce que, en général, elle était aussi défendue par des personnalités qui semblaient s'être acquis par leur position sociale ou par leur culture scientifique, une compétence indiscutable dans les choses de la vie de l'esprit.

Notre sens des réalités 

Que s'est-il passé lorsque nous avons abandonné la conception éthique de la civilisation et que nous avons ainsi cessé de confronter l'idéal éthique rationnel et la réalité ? - Tout simplement ceci : qu'au lieu de nous créer par la réflexion un idéal qui tienne compte de la réalité, nous avons pris notre idéal directement dans la réalité elle-même. Pour nous former une opinion sur le peuple, l'État, l'Église, la société, le progrès et les autres grands problèmes, qui conditionnent notre vie et celle de l'humanité, nous voulions partir des données empiriques. Seules les forces et les orientations contenues en elles devaient entrer en ligne de compte. Nous ne voulions plus reconnaître les vérités contraignantes et les convictions fondamentales, imposées par la logique et l'éthique. Nous refusions de croire que des idées puissent s'adapter à la réalité si elles n'étaient pas déduites de l'expérience. Ce n'était plus qu'un idéal au rabais, sciemment et intentionnellement dévalué qui dominait désormais notre, vie spirituelle et le monde. Comme nous nous vantions de ce sens des réalités qui rendait notre activité si efficace dans le monde ! A vrai dire, nous ne nous conduisions pas autrement que des gamins sur un toboggan qui foncent dans le vide du haut d'une montagne et se grisent en s'abandonnant à la force naturelle de leur engin, sans se demander si au premier virage ou au premier obstacle, ils seront encore en mesure de contrôler sa direction. Seule une conviction animée de l'idéal éthique de la raison est capable de conduire à une activité libre, c'est-à-dire à une activité inscrite dans un plan conforme au but à atteindre. Dans la mesure où l'idéal tiré de la réalité entre en jeu, c'est la réalité qui agit directement sur la réalité. Dans ce cas, la mentalité personnelle de l'homme ne sert plus que d'agent de déformation. Toutes les répercussions des événements, avant d'aboutir à travers nos réactions à des événements nouveaux, passent par le médium de notre mentalité qui les façonne à sa manière. Cette mentalité est marquée par un caractère donné, d'où sortent les jugements de valeur qui règlent notre comportement à l'égard des faits. Normalement, le caractère de notre mentalité est donné par les raisonnements que la réalité nous suggère. Si nous cessons de penser et d'avoir des idées, nous ne restons pas en face d'un vide qui ouvrirait la porte à l'influence directe des événements sur nous. Nous sommes envahis aussitôt par les opinions courantes et les sentiments dominants qui jusqu'alors étaient filtrés et contrôlés par la raison. lorsqu'on fait une coupe dans la forêt vierge, les grands arbres sont vite remplacés par un fouillis de broussailles et de lianes. De même, lorsque les grandes convictions s'effondrent, elles sont remplacées par les idées du tout-venant qui remplissent les mêmes fonctions, mais à un niveau inférieur. En conséquence, le fait de renoncer à tout idéal éthique rationnel en nous ralliant à l'empirisme, loin de renforcer notre objectivité, la diminue. C'est pourquoi l'homme moderne n'est pas l'observateur impavide ou le froid calculateur pour lequel il se prend. Il est le jouet des impressions et de passions que les faits suscitent en lui. Sans s'en rendre compte, il mêle à toutes les idées dictées par la raison tant de réactions émotionnelles que les unes faussent les autres. C'est dans ce cercle que tournent en rond les jugements et les impulsions de notre société, qu'il s'agisse de questions mineures ou des plus grands problèmes. Nous tous, les individus comme les peuples, nous manipulons sans distinction, des valeurs réelles et des valeurs imaginaires. C'est justement ce coudoiement de l'objectivité et de la non-objectivité, de la mesure dans les jugements et de la capacité d'enthousiasme pour l'absurde, qui fait de la mentalité moderne une énigme et un danger. Notre sens des réalités consiste donc en ce que, entraînés par nos passions et nos calculs utilitaires à courte vue, nous tirons d'un fait sa conclusion immédiate qui en enchaîne d'autres, et ainsi de suite. Comme il nous manque la vision claire et nette du but d'ensemble à atteindre, notre activité se confond avec le déroulement des phénomènes naturels. C'est de la façon la plus irrationnelle que nous réagissons aux événements. Sans plans ni fondations, nous bâtissons notre avenir au petit bonheur au milieu des circonstances qui se présentent et nous l'exposons ainsi à l'action dévastatrice des perturbations chaotiques qui interviennent. Au moment même où nous nous écrions - " Enfin la terre ferme ! " nous coulons à pic dans le tourbillon des événements. Notre sens historique, l'aveuglement avec lequel nous subissons notre destin est encore aggravé par la confiance que nous avons en notre sens historique, qui n'est dans ce cas que notre sens des réalités retourné et prolongé vers le passé. Nous nous imaginons être une génération critique, qui, par sa connaissance pénétrante du passé, est à même de discerner l'orientation que prendront dans l'avenir les événements du présent. Nous ajoutons aux valeurs idéales tirées de la réalité présente celles que nous empruntons à l'Histoire. Les résultats de la critique historique entreprise au XIXe siècle sont magnifiques. Reste à savoir si notre génération, sous prétexte que la science historique y est en honneur, possède effectivement le sens historique. Le sens historique, dans la meilleure acception du terme, implique une objectivité critique en face des événements proches ou éloignés. Cette faculté de s'abstraire des considérations d'opinions et d'intérêts pour apprécier les faits en toute indépendance d'esprit, même nos historiens ne la possèdent pas. Tant que l'époque qu'ils étudient est trop reculée dans le temps pour avoir des répercussions dans le présent, ils restent dans l'objectivité, dans la mesure où les tendances de l'école à laquelle ils appartiennent les y autorisent. Mais lorsque le passé a la moindre connexion avec l'actualité, c'est alors, le plus souvent, leur propre point de vue national, confessionnel, social et économique qui commande l'appréciation des faits. Il est significatif que dans les dernières décennies, l'érudition des historiens ait progressé, mais non leur objectivité. Les chercheurs de jadis poursuivaient un idéal plus pur que ceux d'aujourd'hui. Nous en arrivons à ne plus prendre au sérieux la consigne impérative de faire taire les préjugés de nationalité, de confession, de parti dans l'approche scientifique du passé; nous ne sommes pas choqués de voir l'érudition la plus poussée s'allier au parti pris le plus sectaire; des œuvres franchement tendancieuses trônent au premier rang de notre littérature historique. La vertu éducative de la science a si peu influencé nos historiens que bien souvent ce sont eux qui étaient les plus acharnés à épouser les passions déchaînées dans leur pays, alors que leur profession aurait exigé qu'ils fissent appel à une appréciation plus réfléchie et objective. Au lieu de devenir des éducateurs, ils n'ont été que des érudits, et ils ne se sont pas souciés de leur devoir qui eut été de se mettre vraiment au service de la civilisation. Les espérances culturelles qui, au milieu du XIXe siècle, avaient été fondées sur le développement de la science historique se sont aussi peu réalisées que celles qui étaient liées aux exigences des États nationaux et des formes démocratiques de gouvernement. Le sens historique de la génération instruite par de tels historiens n'a donc pas grand-chose de commun avec une conception meilleure et plus objective des événements. A y regarder de près, notre sens historique ne consiste pas tant en ce que nous comprenons mieux notre passé que ne l'ont fait les générations précédentes pour le leur, mais plutôt en ce que nous exagérons de façon extraordinaire l'importance de sa signification pour le temps présent. Parfois nous le substituons carrément au présent. Il ne nous suffit pas de voir le passé se prolonger dans le présent par la répercussion de ses conséquences, nous prétendons maintenir sa continuité jusque dans les temps actuels. Par cette manie de vouloir prolonger sans cesse notre passé, de le revivre et de croire à sa pérennité dans l'avenir, nous sommes amenés à remplacer les relations normales avec le passé par des liens artificiels. Comme nous prétendons trouver dans le passé toutes les données du présent, nous abusons du passé pour en déduire et pour légitimer nos revendications, nos opinions, nos sentiments et nos passions. Au vu et au su de notre érudition, nous laissons se fabriquer une histoire falsifiée à l'usage du peuple, qui entretient systématiquement tous les phantasmes nationaux et confessionnels. Nos manuels scolaires d'histoire sont des bouillons de culture de mensonges historiques. Cette utilisation abusive de l'Histoire nous apparaît comme une nécessité. Les idées et les convictions qui nous dominent ne peuvent pas trouver de fondement dans la raison. Alors, il ne nous reste plus qu'à leur attribuer un fondement " historique ". Il est symptomatique que les grandes conquêtes spirituelles du passé nous laissent assez froids. Nous les enregistrons tout bonnement, mais sans en mesurer la portée et sans nous en émouvoir. Nous nous soucions encore beaucoup moins d'en recueillir l'héritage. Seul ce qui peut se rapporter à nos plans nos passions, nos sentiments, nos goûts esthétiques actuels a de la valeur à nos yeux. A force de nous bercer de ces illusions, nous prétendons que nos racines solides plongent toutes dans le passé. Le culte que nous vouons à l'Histoire est du même ordre. La fascination exercée par les événements d'autrefois est érigée en religion. Éblouis par ce qui pour nous avait dû être le passé ou passe pour l'avoir été, nous perdons de vue l'avenir qui nous attend. Rien n'est plus révolu une fois pour toutes et rien n'est plus définitivement terminé. Nous continuons toujours à voir dans le présent la résurrection artificielle du passé. Nous maintenons la pérennité des faits révolus, ce qui rend toute évolution normale des peuples impossible. De même que notre sens des réalités nous noie dans les événements d'aujourd'hui, notre sens historique nous fait sombrer dans le passé.

Naissance du nationalisme 

De l'alliance de notre sens des réalités et de notre sens historique est né le nationalisme, auquel remonte la catastrophe qui s'est abattue sur nous de l'extérieur et qui consomme la faillite de notre civilisation. Qu'est-ce que le nationalisme ? Un patriotisme impur poussé jusqu'à l'absurde qui, par rapport au patriotisme noble et sain, est ce qu'une idée de fou est à une conviction raisonnable. Comment se développe-t-il en nous ?  Au début du XIXe siècle, la réflexion philosophique instaura l'État national dans ses droits. Elle l'a fait sous prétexte que l'État, en tant qu'organisme naturel et homogène est le mieux placé pour réaliser l'idéal de l'État civilisé. Fichte, dans ses " Discours à la nation allemande ", cite l'État national devant le forum de la raison éthique ; celle-ci lui enjoint de se soumettre à son autorité en toutes choses, et, après qu'il en a fait le serment, il reçoit la mission de créer l'État civilisé par excellence. Pour cela, on lui ordonne formellement de considérer comme son devoir primordial de veiller au développement des valeurs purement humaines de la nation, dans leur marche en avant constante et régulière. Il devra rechercher la gloire en se faisant le champion des idées qui portent en elles le salut des peuples. Quant aux citoyens, il leur est recommandé d'adhérer à la nation, non par les liens d'un vil chauvinisme, mais par ceux d'un noble amour de la patrie, c'est-à-dire, de ne pas mettre leur ambition dans la grandeur extérieure et la puissance de la nation, mais de veiller à ce qu'elle aspire " au plein épanouissement dans le monde des biens éternels et divins ", afin que ses espérances rejoignent les buts suprêmes de l'humanité. Le sentiment national devra donc être protégé par la triple tutelle de la raison, de la morale et de la culture. Au contraire, le culte du patriotisme en tant que tel n'est que barbarie, révélée par des guerres absurdes qui en sont l'inévitable cortège. C'est ainsi que l'idée de nationalité a été promue au grade d'idéal culturel supérieur de haute valeur. Lorsque le déclin de la civilisation se fit sentir, tous les autres idéaux concrets s'effondrèrent. Mais l'idée nationale continua à se maintenir, parce qu'elle avait pris corps dans la réalité. Elle incarnait désormais ce qui subsistait encore de la culture et devint l'idéal suprême. Ainsi s'explique la mentalité actuelle qui concentre toute sa puissance d'enthousiasme sur l'idée de la nationalité, croyant posséder du même coup par elle la totalité des valeurs spirituelles et morales. Mais avec le déclin de la civilisation, la substance de l'idée de nationalité se transforma. La tutelle des autres valeurs morales et culturelles qui s'exerçait sur elle auparavant cessa, parce que ces valeurs étaient elles-mêmes mises en question. L'idée de nationalité vécut dès lors toute seule pour elle-même. Elle avait beau prétendre travailler au service de la civilisation, elle n'était en fait que la représentation déguisée d'une réalité nimbée d'une auréole culturelle. Seuls les instincts réalistes la guidaient et non un idéal éthique. L'interdiction faite à la raison et à la morale de se mêler de la mystique nationaliste est réclamée actuellement par les masses pour préserver la sécurité des sentiments les plus sacrés. Si autrefois, le déclin des civilisations n'a jamais entraîné un pareil imbroglio dans la sensibilité des peuples, cela tient à ce que l'idée nationale n'avait jamais été promue de la sorte au rang d'idéal culturel. Il était donc impossible que cette idée de nation, n'étant pas reconnue comme un idéal, pût se substituer aux valeurs culturelles et vint encore accentuer et embrouiller l'état d'inculture par l'anomalie des idées et des impulsions nationalistes. Le diagnostic de l'état de morbidité du nationalisme enlève une grande partie de son intérêt à la polémique engagée pour savoir quel peuple porte la plus lourde responsabilité dans le développement de ce processus funeste : le nationalisme n'était pas toujours le plus virulent là où il faisait le plus de bruit et il n'était pas rare de le voir éclater avec le plus de force là où il couvait sous la cendre. Tout le comportement du nationalisme prouve que ce n'est pas tant de la situation elle-même qu'il s'agit que de la déformation maladive des données dans l'imagination des masses. Il se réclame de la politique réaliste. En vérité, il ne défend pas du tout la conception la plus objectivement plausible du règlement des problèmes de politique intérieure ou étrangère, mais son caractère propre est d'être à la fois égoïste et enflammé. Sa politique réaliste n'est qu'une surestimation - érigée en dogme et soutenu par la passion populaire - de questions particulières d'intérêt territorial ou économique. Il soutient ses revendications sans avoir fait un calcul raisonnable de leur valeur réelle. Pour un enjeu de quelques millions, les États modernes ont engagé des milliards dans leurs armements. Pour assurer la protection et l'expansion de leur commerce, ils l'ont grevé de charges qui menaçaient beaucoup plus lourdement leur compétitivité que toutes les mesures prises par l'adversaire. En fait, cette politique réaliste était donc parfaitement irréaliste, parce qu'il s'y ajoutait un amalgame de passion populaire qui rendait insolubles les questions les plus simples. Sa tactique consistait à exposer les intérêts économiques en devanture et à stocker en réserve les idées d'hégémonie et de répression propres au nationalisme. Pour renforcer sa puissance, chaque État civilisé cherchait des alliés là où il pouvait. C'est ainsi que des pays à demi civilisés ou non civilisés ont été enrôlés par des États civilisés contre d'autres États civilisés. Or, tous ces acolytes ne se sont pas contentés du rôle de serviteurs qui leur avait été imparti et leur influence grandissante pesa sur la marche des événements, jusqu'à ce qu'un beau jour ils aient été en mesure de décider quand les États civilisés européens devraient entrer en guerre à cause d'eux. C'est ainsi que les choses se sont vengées sur nous, pour avoir sacrifié notre dignité et pour avoir trahi les quelques idéaux que nous avions encore en commun. Ce qui était caractéristique de l'état maladif de la politique réaliste du nationalisme, c'est qu'elle cherchait par tous les moyens à se parer des paillettes dorées de l'idéal. La lutte pour l'hégémonie a été baptisée :  lutte pour le droit et la civilisation. les coalitions d'intérêts égoïstes que les pays contractaient entre eux contre leurs adversaires se présentaient comme des ligues de l'amitié et de la fraternité entre les peuples, et c'est à ce titre qu'elles ont été antidatées dans le passé, quoique l'Histoire ait beaucoup plus parlé d'ennemis héréditaires que de liens d'affinités naturelles entre les peuples. 

Culture et nationalisme 

Finalement il ne suffisait plus au nationalisme de rejeter de sa politique toute tentative propre à établir une humanité civilisée. Il s'attacha encore à détruire la notion même de civilisation en proclamant le nationalisme de la culture. Dans le passé, il y avait ce qu'on appelait simplement une civilisation et chaque peuple cultivé aspirait à y accéder sous une forme aussi pure et aussi développée que possible. A cette époque, le génie populaire d'un pays avait plus de spontanéité originelle et plus de cohésion qu'aujourd'hui. Si malgré cela aucun besoin de particularisme dans la vie de l'esprit ne se manifestait, c'est bien la preuve que ce n'est pas le dynamisme du génie populaire d'un peuple qui l'exige. La revendication soulevée aujourd'hui d'avoir sa propre culture nationale est un phénomène pathologique ; elle présuppose que les peuples civilisés ont perdu leur santé naturelle, qu'ils obéissent non plus à leurs instincts, mais seulement à des théories. Ils explorent leur âme par la percussion et l'auscultation au point qu'elle n'est plus capable d'avoir une réaction naturelle. Ils en font des analyses et des descriptions tellement circonstanciées qu'à force de penser à ce qu'elle doit être, elle en oublie ce qu'elle est réellement. Les différences raciales entre leurs aptitudes spirituelles sont discutées avec une telle obstination dogmatique et sophistiquée que ces propos tournent à l'obsession, et que le prétendu particularisme prend l'allure d'une maladie imaginaire. Dans tous les domaines, on multiplie les efforts pour que les productions d'un peuple portent aussi visiblement que possible le caractère propre de sa sensibilité, de sa mentalité, de son intelligence particulière. Cette préoccupation de vouloir sauvegarder et cultiver l'originalité d'un peuple prouve que son originalité naturelle a disparu. L'élément spécifique de la personnalité nationale ne rayonne plus comme un don naturel inconscient, ou à demi conscient, en éclairant de ses mille lumières par le dedans tout l'ensemble de la vie de l'esprit. Cette spécificité se transforme en manie, en affectation, en mode, en cabotinage. Ce repli sur soi en vase clos - qui a les mêmes conséquences funestes que des alliances exclusivement consanguines - apparaît plus nettement dans tous les domaines d'année en année. Dès maintenant, la vie de l'esprit des peuples hautement civilisés s'est déjà ralentie par rapport à autrefois, en une monotonie alarmante. Le caractère antinaturel de cette évolution ne se montre pas seulement dans ses productions mais aussi dans le rôle qui échoit à la vanité, la présomption, l'illusion sur soi-même. La valeur exceptionnelle d'une personnalité ou d'une réalisation est portée au compte du génie national. Jamais un sol étranger n'aurait rien pu produire de semblable ou d'analogue ! Dans la plupart des pays, cette vanité est déjà tellement poussée que les pires folies ne restent plus pour elle hors de portée. Il va de soi que la vie spirituelle est fortement en régression dans les pays de civilisation nationaliste ; tout est plutôt une affaire de propagande. En réalité cette civilisation est franchement matérielle. Elle est un condensé des performances extérieures du peuple en question et se présente flanquée de revendications économiques et politiques. Fondée sur la prétendue originalité propre à son peuple, la civilisation nationale n'entend pas - comme il serait logique de s'y attendre - rester confinée dans son pays, mais elle se sent la vocation de faire le bonheur des autres peuples en allant s'imposer à eux par la force. Les nations modernes recherchent des débouchés pour y répandre leur idéologie tout comme les produits de leur industrie. La culture nationale est donc un article de propagande et d'exportation et elle ne lésine pas sur les frais de publicité. On peut se procurer un arsenal de slogans tout faits qu'il suffit d'ajuster les uns aux autres. Voilà comment le monde subit la concurrence de cultures nationales qui mettent à mal la culture tout court. Nous sommes certes bien convaincus actuellement que tous les peuples entrés ensemble dans le Moyen Âge en tant qu'héritiers du monde gréco-romain, et que tous ceux qui ont participé aux échanges de vues intenses à travers la Renaissance, le siècle des Lumières, la pensée philosophique moderne, et qui maintenant essaiment un peu partout en faisant pousser des surgeons dans d'autres parties du monde, ne for- ment pas tous ensemble une unité culturelle indivisible. Toutefois, si dans les derniers temps, les divergences dans leur vie spirituelle s'accentuent avec un relief de plus en plus marqué, cela tient surtout à l'abaissement du niveau culturel. A marée basse, on voit émerger les bas-fonds qui séparent les courants d'eau, alors qu'à marée haute, les flots les recouvrent. La preuve que tous les peuples, appartenant à la même civilisation historique de l'humanité, sont encore étroitement liés spirituellement les uns aux autres, est fournie par leur chute simultanée dans une même décadence. Confiance trompeuse dans les faits et les organisations A notre état d'esprit positiviste s'ajoute en outre une fausse confiance dans les faits. Nous vivons dans une atmosphère d'optimisme, convaincus que les contradictions qui surgissent dans le monde, s'aplaniront d'elles-mêmes, dans le sens d'un progrès adéquat à sa finalité et s'équilibreront dans des synthèses où se rejoignent les valeurs réelles contenues dans la thèse et dans l'antithèse. Pour justifier cet optimisme, on se réfère à tort ou à raison à Hegel. Qu'il soit le père spirituel de ce sens du réel est indiscutable. Il est le premier penseur qui ait essayé d'être juste à l'égard de tout ce qui existe. Grâce à lui, nous avons été amenés à concevoir le progrès dans l'affrontement des thèses, des antithèses, des synthèses, telles qu'elles se présentent au cours des événements. Toutefois, son optimisme n'était pas, comme le nôtre, un simple optimisme reposant sur les faits. De même que Hegel - qui vivait encore dans l'atmosphère spirituelle du rationalisme - croit au pouvoir des idées éthiques rationnelles, il croit aussi à la marche en avant ininterrompue du progrès spirituel. Et comme il est convaincu de ce progrès spirituel, il entreprend de le dégager à travers les phases successives de l'Histoire, et, en même temps, de démontrer comment ce progrès se réalise dans le déroulement des faits extérieurs successifs. Mais en mettant l'accent sur la finalité immanente du progrès, au point d'en faire oublier les postulats éthiques et spirituels justifiant sa foi dans le progrès,  il ouvre la voie à l'optimisme réaliste déspiritualisé qui depuis des décennies nous fait aller à la dérive. Entre les faits eux-mêmes, il n'y a qu'un enchaînement de contradictions qui se poursuivent à l'infini et qui sont incapables de se résoudre d'elles-mêmes en un moyen terme allant dans le sens du progrès. Pour que ce moyen terme puisse se produire, il faut que les contradictions s'aplanissent dans un état d'esprit qui suppose la présence d'un idéal éthique rationnel propre à engendrer des circonstances nouvelles. Cette situation nouvelle sert de base formative au fait nouveau qui pourra résoudre les contradictions. C'est seulement dans cette optique éthique conforme à la raison que les contradictions cessent de s'affronter aveuglément. Ayant admis que les principes immanents du progrès existent dans les faits, nous en avons déduit que l'évolution historique qui a façonné notre destin marque un progrès de la civilisation, quoique les événements démentent cet optimisme. Même aujourd'hui, où les faits les plus terrifiants le contredisent violemment, nous nous refusons à désavouer notre credo - qui, à vrai dire, ne nous apporte plus guère d'éclaircissement. Mais l'autre alternative qui fonde l'optimisme sur la foi en l'esprit éthique implique une telle révolution dans notre manière de penser, que nous avons du mal à la prendre en considération. Notre confiance dans les faits est liée à notre confiance dans les organisations. Aujourd'hui, les activités et les projets sont imprégnés par l'idée fixe que, si nous parvenions à perfectionner ou à transformer, dans un sens ou dans l'autre, les institutions de notre vie publique et sociale, le progrès exigé par la civilisation se ferait tout seul. Cependant nous sommes loin d'avoir une unité de vues sur les réformes de nos institutions. les uns le conçoivent dans un sens antidémocratique, les autres croient que le mal vient de ce que les principes démocratiques ne sont pas encore appliqués avec une rigueur assez conséquente. D'autres encore voient le salut dans l'organisation socialiste ou communiste de la société. Mais tous sont unanimes pour attribuer notre état d'inculture à la faillite de nos institutions, et pour attendre un nouveau contexte culturel d'une organisation nouvelle de la société. Tous sont d'accord pour penser que, de nouvelles institutions, sortirait infailliblement un esprit nouveau.

Le véritable sens des réalités 

Le tragique égarement des idées, ne gagne pas seulement les esprits irréfléchis, mais il a atteint aussi les plus sérieux d'entre nous. Le matérialisme de notre temps renverse le rapport entre le spirituel et le réel ; pour lui, la valeur spirituelle pourrait résulter de l'action des faits. N'a-t-on pas attendu de la guerre elle-même qu'elle nous apporte une régénération spirituelle !  Mais en réalité, le rapport ne s'exerce qu'en sens inverse : c'est la présence de valeurs spirituelles qui peut influencer favorablement la contexture de la réalité et susciter ainsi des actes susceptibles de maintenir la vie de l'esprit à un niveau élevé. Toutes les institutions et les organisations n'ont qu'une importance relative. A travers les systèmes sociaux et politiques les plus variés, les différents peuples cultivés ont tous abouti au même fiasco de la civilisation. Tout ce que nous avons vécu et ce que nous vivons encore doit nous amener à la conviction que l'esprit est tout et les institutions peu de chose. Nos institutions se bloquent, parce que l'esprit d'inculture agit en elles. Les structurations les plus judicieuses de notre société vers lesquelles nous devons tendre ne pourront être efficaces que si nous sommes également capables d'insuffler à notre temps un esprit nouveau. Les graves problèmes avec lesquels nous sommes aux prises même ceux qui sont purement d'ordre matériel et économique, ne pourront, en dernier ressort, être résolus que par une nouvelle orientation d'esprit. Même la transformation la plus justifiée de nos structures ne constituerait qu'une étape, mais n'apporterait pas à ces problèmes leur solution finale. Aucune forme de renouveau véritable du monde n'est pensable, tant que nous ne serons pas devenus auparavant des hommes nouveaux dans les circonstances où nous vivons et tant qu'une orientation nouvelle des esprits ne sera pas capable d'aplanir les oppositions entre les peuples et à l'intérieur des nations, de façon à rendre possibles les conditions de renouveau de la civilisation. Tout le reste est plus ou moins peine perdue, parce qu'on n'aura pas " semé dans l'esprit mais dans la matière ". Dans la sphère du devenir qui décide du sort de l'humanité, la réalité est faite des dispositions d'esprit intérieures et non des faits donnés de l'extérieur. Ce sont les valeurs éthiques idéales rationnelles qui constituent la terre ferme sous nos pieds. D'où le dilemme :  voulons-nous puiser dans l'action de l'esprit la force de créer des circonstances nouvelles et revenir à une civilisation vraie, ou bien, voulons-nous à l'avenir laisser notre esprit continuer à se façonner au gré des circonstances et en périr ? Telle est la question cruciale devant laquelle nous sommes placés. Le véritable sens du réel est basé sur la conviction que seules les valeurs éthiques rationnelles nous permettent de parvenir à une relation normale avec la réalité. C'est seulement grâce à ces valeurs que l'homme et la société peuvent acquérir sur les événements toute l'emprise voulue. Sans elles, et quoi que nous fassions, nous sommes livrés au jeu des événements. Ce qui arrive actuellement entre les peuples et au sein des nations éclaire cette vérité d'une lumière crue. L'histoire de notre temps a atteint un paroxysme, inégalé jusqu'à ce jour, d'absurdité qui mettra à l'épreuve l'érudition et l'objectivité des historiens futurs, lorsqu'ils l'analyseront dans le détail. Mais aujourd'hui et à toutes les époques, elle ne peut avoir qu'une seule explication : nous voulions nous contenter d'une civilisation sans éthique.

CHAPITRE IV LE CHEMIN DE LA RÉGÉNÉRATION DE LA CIVILISATION

 

De l'inculture à la culture 

La conception éthique de la civilisation est donc la seule qui puisse se justifier. Par où passe le chemin qui, de l'inculture reconduit à la culture ?  Ce chemin existe-t-il ?  La conception d'une civilisation sans éthique le nie. Pour elle, tous les signes de décadence de la civilisation ne sont que des symptômes de vieillissement. Semblable à tout autre processus naturel de croissance, une civilisation meurt nécessairement lorsqu'elle a fait son temps. Il ne nous restera donc rien d'autre à faire, dit-on, que d'enregistrer les causes de ce dépérissement comme un phénomène naturel... et de nous contenter d'observer, au moins avec un certain intérêt, ces signes peu réjouissants de sénescence qui atteignent une civilisation dont l'éthique s'est perdue. Dans l'esprit de ceux qui se fient à leur sens des réalités, l'optimisme et le pessimisme s'entremêlent donc inextricablement. Quand l'optimisme empirique, qui attribue le progrès culturel permanent à l'action des faits eux-mêmes, n'est plus soutenable, l'esprit analytique se replie sans s'émouvoir avec une souveraine dignité, sur la position mollement pessimiste qui admet simplement que la civilisation en est à son été de la Saint-Martin. Un esprit éthique ne peut pas s'associer à ce jeu de pile ou face entre l'optimisme et le pessimisme. Il prend ces signes de décadence pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour un danger terrible. Il se demande où ira le monde si cette dégradation continue à s'accentuer sans jamais pouvoir s'arrêter. Il souffre de cette maladie de la civilisation, car pour lui la civilisation n'est pas un simple objet d'analyses intéressantes, mais une espérance qui porte en elle le sort de l'humanité. La foi en la possibilité d'un renouveau de la civilisation est une pierre angulaire de sa vie. C'est pourquoi la subtilité du jeu " optimiste-pessimiste " où se complaît l'empirisme ne pourra jamais le tranquilliser. Ceux qui regardent le déclin de la civilisation comme un phénomène naturel normal se consolent à l'idée que, seule, une civilisation a fait faillite et non la civilisation. Une nouvelle civilisation se mettrait certainement à refleurir un jour en des temps meilleurs, au sein d'une nouvelle race d'hommes. C'est là une erreur. Il n'y a plus sur terre, comme jadis, de réserves inemployées de peuples suffisamment doués pour nous relayer, dans un avenir plus ou moins proche, et diriger la vie de l'esprit. Nous connaissons toutes les ressources humaines du globe. Il n'y a aucun peuple qui ne participe déjà si directement à notre civilisation que son avenir spirituel ne soit déterminé en même temps que le nôtre et à l'intérieur du nôtre. Qu'ils soient intelligents ou inadaptés, proches ou lointains, tous sont soumis aux forces destructrices de la barbarie qui est à l'œuvre dans notre civilisation. Tous sont atteints de notre mal et ne pourront recouvrer la santé qu'avec nous. Ce n'est pas la civilisation d'une race, mais celle de l'humanité présente et future qui serait abandonnée à sa perte si la foi en une régénération de nos forces était illusoire. Mais il n'est pas inéluctable que la civilisation soit irrémédiablement perdue. Si l'éthique est l'élément constructif par excellence de la civilisation, la chute se renversera en remontée, dès que les énergies éthiques repasseront à l'action dans les convictions et les idées qui nous permettent d'agir sur la réalité. Il s'agit donc d'entreprendre cette expérience sur le plan mondial. Certes, les difficultés d'une pareille entreprise sont telles qu'il faut avoir une foi invincible dans le pouvoir de l'esprit éthique pour s'y aventurer. Le premier obstacle à vaincre est la montagne d'incompréhension de notre génération devant ce qui est et ce qui devrait être. Les hommes de la Renaissance et du siècle des Lumières ont eu le courage de vouloir régénérer le monde par la force des idées, grâce à la profonde conviction que leurs conditions d'existence, tant matérielles et extérieures que spirituelles. étaient devenues absolument intolérables. Tant que chez nous la grande masse n'aura pas éprouvé des sentiments contestataires analogues, nous serons incapables d'entreprendre l'œuvre par laquelle nous devrions être leurs continuateurs. Mais la grande masse refuse justement de voir les choses comme elles sont et se cramponne de toutes ses forces à une conception béatement optimiste d'une situation jugée satisfaisante. Toutefois cette capacité d'idéaliser une réalité de moins en moins acceptable, au niveau d'un idéal de plus en plus bas, suppose aussi une bonne dose de pessimisme. Notre génération, si fière de ses multiples conquêtes, ne croit plus à la seule dont tout dépend : le progrès spirituel de l'humanité. Ayant renoncé à cette grande espérance, nous nous accommodons fort bien de notre temps, sans en souffrir moralement au point de nous sentir poussés par la souffrance à souhaiter un monde nouveau. Ce ne sera pas une mince affaire que de faire sauter l'alliance de l'optimisme béat et du pessimisme niais dont nous sommes prisonniers et de préparer ainsi les voies à la reprise de la civilisation!  Une autre difficulté de la tâche qui nous attend, c'est qu'il s'agit d'une reconstruction. L'idéal culturel dont notre temps a besoin ne lui est pas inconnu. L'humanité l'avait adopté et formulé jadis en une foule de préceptes, oubliés depuis. A vrai dire, nous n'avons rien d'autre à faire que de le remettre en honneur et de le prendre au sérieux, en l'adaptant aux données de l'actualité. Rendre neuf ce qui est usé ... y a-t-il tâche plus difficile ?  " Impossible ! " déclare l'Histoire. " Jamais jusqu'à présent, de vieilles idées usées n'ont rejailli avec une sève nouvelle parmi les peuples qui les avaient émoussées à l'usage. La faillite a toujours été définitive. " C'est vrai. Dans toute l'histoire de la civilisation, nous ne trouvons que de quoi nous décourager dans la tâche qui nous attend. Prêter une voix optimiste à l'Histoire serait contre-faire sa voix. Mais dans l'histoire du passé on ne découvre que ce qui a été et non ce qui sera. Si elle nous démontre que jamais encore les mêmes peuples n'ont vécu le passage de la ruine au renouveau de leur civilisation, cela ne veut pas dire que ce qui n'est encore jamais arrivé ne doit pas se produire chez nous. C'est pourquoi nous ne pouvons pas nous contenter de constater simplement que l'idéal éthique rationnel sur lequel repose la civilisation s'épuise et dégénère au cours des âges, ni nous consoler par de tranquillisantes analogies avec la vie de la nature. Nous nous devons de connaître les raisons de ce dépérissement et d'en saisir le sens, non par des analogies, mais à travers les lois qui régissent la vie de l'esprit. Nous voulons tenir en main la clef de ce secret pour nous ouvrir la porte des temps nouveaux, des temps où ce qui est mort reprend vie et où le spirituel et l'éthique seront à jamais inusables. Nous devons aborder l'histoire de la civilisation dans un autre esprit que ne l'ont fait nos adversaires, car autrement nous coulons à pic. Pourquoi une idée-force de la civilisation ne garde-t-elle pas le pouvoir de persuasion qu'elle s'était donné et qui correspond à sa vérité intrinsèque ? Pourquoi perd-elle au contraire son évidence éthique et raisonnable ?  Pourquoi les vérités transmises cessent-elles d'être vraies et circulent-elles parmi nous comme de simples phrases banales ?

Les fluctuations dans l'histoire de la civilisation 

Est-ce là un destin inéluctable, ou bien le puits a-t-il tari parce que notre pensée n'a pas creusé jusqu'au niveau permanent de la nappe phréatique ? On ne peut pas se borner à dire que les choses du passé qui survivent aujourd'hui ne sont qu'une monnaie courante dévaluée. Elles peuvent nous envelopper d'une ombre mortelle. Il y a des idées que nous n'avons jamais repensées sincèrement par nous-mêmes, parce que nous les avons trouvées toutes faites dans l'histoire. Le vieux fonds d'idées dont nous avons hérité ne permet plus à la vérité qu'il contient de faire lever des pousses vigoureuses ; il n'en reste qu'une herbe desséchée. Les conquêtes usées qui passent d'une civilisation décadente dans le circuit de temps nouveaux, font souvent l'effet de résidus de métabolismes qui agissent comme des poisons. S'il est vrai que les peuples germaniques ont reçu à l'époque de la Renaissance des impulsions culturelles décisives où ils retrouvaient les idées des philosophes gréco-romains, il n'est pas moins vrai que, jusque là, la civilisation gréco-romaine les avait maintenus pendant des siècles sous la dépendance d'une tutelle spirituelle qui allait à rencontre de leur nature propre. Ce qu'ils avaient retenu des idées de la décadence a été pendant longtemps un obstacle au développement normal de leur vie spirituelle. C'est à cela qu'il faut attribuer ce curieux mélange de force et de faiblesse maladive qui caractérise tout le Moyen Âge. Les éléments corrosifs de l'ancienne civilisation gréco-romaine continuent à s'affirmer jusqu'à nos jours dans notre vie spirituelle. C'est parce que des conceptions orientales et grecques périmées survivent encore parmi nous, que nous nous cassons la tête sur des problèmes qui, autrement, n'existeraient même pas pour nous. Rien que le fait que nos idées religieuses soient soumises depuis des siècles, et aujourd'hui encore, à la domination étrangère héréditaire de la transcendance juive et de la métaphysique grecque en dit long ! Au lieu de pouvoir s'exprimer franchement telles qu'elles sont, nos idées religieuses sont violentées et dénaturées. Comme les idées s'usent et que, dans cet état, elles rabaissent le niveau de la vigueur intellectuelle des nouvelles générations, il n'y a pas de continuité dans le progrès spirituel de l'humanité, mais seulement des hauts et des bas qui se succèdent dans la confusion. Le fil des idées se rompt, traîne à terre, s'égare ou est renoué en désordre. Jusqu'à présent, on a cru pouvoir interpréter ces hauts et ces bas avec une confiance optimiste, parce qu'on se fiait à l'exemple de la relève de la civilisation de l'Antiquité par la Renaissance et le siècle des Lumières, et que, dès lors, on avait admis comme un phénomène allant de soi que des civilisations nouvelles surgiraient automatiquement pour remplacer celles qui avaient vieilli, assurant ainsi un progrès continu. Mais c'est une erreur de généraliser les conclusions tirées de ces observations. Si l'on a pu interpréter comme une ascension cette suite de fluctuations, c'est uniquement parce qu'il s'agissait dans ce cas de peuples neufs qui avaient été à peine effleurés par la civilisation décadente, et qui, par la suite, ont créé une civilisation originale. En réalité, notre civilisation n'est pas née organiquement de la civilisation gréco-romaine, même si elle a dû faire ses premiers pas en s'appuyant sur les béquilles que celle-ci lui tendait, mais elle se présente bien plutôt comme la réaction d'un esprit vigoureux contre l'héritage de vieilles idées. Le facteur essentiel de ce processus se ramène à la conjonction de pensées vieillies et de pensées neuves chez des peuples neufs. Mais aujourd'hui, toute pensée dans le monde se dévitalise au contact des idées usées de notre civilisation évanescente, ou, - dans le cas des Hindous et des Chinois -, de notre civilisation mélangée à d'autres, également évanescentes. Par conséquent, la succession des hauts et des bas ne se présente pas comme une lente progression continue, mais comme une décadence continue... si nous ne réussissons pas à rendre leur fraîcheur de jeunesse aux idées défraîchies

Réforme des institutions et réforme des mentalités 

Un grand obstacle à la régénération de notre civilisation provient en outre de ce que ses progrès s'inscrivent dans un processus purement intérieur, et non, en même temps, dans un processus événementiel, ce qui exclut l'interaction bénéfique entre le matériel et le spirituel. Depuis la Renaissance jusqu'au milieu du XIXe siècle, les hommes qui travaillent à faire progresser la civilisation pouvaient espérer que les progrès spirituels sortiraient d'eux-mêmes des conquêtes institutionnelles. Les exigences dans ces deux domaines sont donc allées de pair dans leurs programmes et ont été poursuivies simultanément. En travaillant à la transformation des institutions de la vie publique, on avait la conviction de créer en même temps les conditions favorables à l'épanouissement d'une nouvelle vie spirituelle. Les succès obtenus d'un côté consolident les espérances et les énergies à l'œuvre ailleurs. S'ils poussent à la démocratisation du régime, c'est avec l'espoir d'instaurer en même temps le règne de la justice et de la paix dans le monde. Nous qui avons vécu la faillite spirituelle de toutes les institutions qu'ils avaient créés, nous ne pouvons plus associer ainsi le renouveau de la pensée à la réforme des institutions. Cette entraide mutuelle nous est interdite. Nous ne pouvons même plus compter sur la coopération de la science et de la pensée, qui, autrefois, étaient liées l'une à l'autre. La pensée frayait alors la voie à la connaissance en se faisant le champion de la liberté. En revanche, les conquêtes de la science profitaient à la vie de l'esprit, en ce sens que l'étude approfondie des lois qui régissent la nature contribuait à renverser les préjugés. La connaissance de ces lois naturelles raffermissait également l'idée que, de leur côté, les conditions de la vie humaine obéissent à des lois d'ordre spirituel. Voilà comment la science et la pensée réunies établirent ensemble l'autorité de la raison et pénétrèrent la mentalité de l'époque. Aujourd'hui, la pensée n'attend plus rien de la science, car celle-ci a pris ses distances et lui marque une indifférence totale. La science la plus poussée s'accommode aujourd'hui d'une vue de l'univers entièrement vide de pensée. Elle prétend n'avoir à constater indépendamment les uns des autres que des faits, car ils peuvent seuls garantir l'objectivité de la recherche scientifique. La coordination des connaissances et l'utilisation des résultats appliqués à la conception du monde ne sont pas son affaire. Autrefois, tout savant était aussi un penseur qui faisait autorité dans la vie spirituelle de sa génération. Notre époque en est arrivée à faire sauter les ponts entre la science et la pensée, si bien que nous avons encore une science libre, mais rarement une science pensante. Tous les secours naturels extérieurs sur lesquels nous comptions jusqu'à présent pour renouveler notre vie spirituelle nous sont donc radicalement refusés. On nous place devant une tâche singulière : nous devrons travailler à la manière des ouvriers qui reconstruisent les fondations lézardées d'une cathédrale sous le poids de l'édifice monumental. Aucun progrès sensible n'apparaît pour nous encourager à persévérer. Une révolution formidable devra s'accomplir sans action révolutionnaire

Les individualités, seuls agents de régénération 

En outre, le renouveau de la civilisation bute sur le fait aggravant que seules des individualités peuvent entrer en ligne de compte pour promouvoir ce mouvement, à l'exclusion de tout autre facteur. Ce renouveau n'a rien à voir avec des mouvements émotionnels de la masse, car ceux-ci ne sont jamais que des réactions à des circonstances extérieures. La civilisation, au contraire, ne peut se régénérer que si. en toute indépendance de la mentalité collective régnante et en opposition avec elle, il naît chez un grand nombre d'individus une orientation nouvelle des idées qui peu à peu gagne l'opinion des masses et finit par la déterminer. Seul un sursaut éthique serait capable de nous sortir de notre inculture actuelle. Or, l'éthique n'est jamais conçue que par des individus. La décision finale engageant l'avenir d'une société ne dépend pas de la perfection plus ou moins poussée de son organisation, mais de la valeur plus ou moins grande de ses membres. Dans l'évolution de l'histoire, le rôle le plus important et le moins facilement décelable, ce sont les changements non ostentatoires mais vastes qui se font jour dans la mentalité propre d'un grand nombre d'individus. Ce sont là les prémisses qui préparent les événements. C'est pourquoi il est si difficile de comprendre vraiment les hommes et les événements du passé. Nous ne pouvons donc faire aujourd'hui que des présomptions conjecturales sur la valeur personnelle de l'élite d'alors et sur la façon dont cette élite s'insérait dans la société, en recevait des influences et réagissait sur elle. Mais une chose est claire. Là où la collectivité a une emprise plus forte sur l'individu que l'individu sur la collectivité, c'est la décadence, parce que la grandeur dont tout dépend, c'est-à-dire la valeur intellectuelle et morale de l'individu, est alors nécessairement entravée. Il en résulte un appauvrissement de la pensée et de la moralité de la société toute entière, qui la rend incapable de comprendre et de résoudre les problèmes auxquels elle doit faire face. Tôt ou tard, elle s'effondre en catastrophe. Puisque nous en sommes là, c'est aux individus à prendre plus fortement conscience de la grandeur de leur mission et à remplir de nouveau la fonction qu'ils sont seuls à pouvoir assumer, à savoir mettre sur pied un idéal éthique et spirituel. Si cet appel n'est pas entendu par un grand nombre d'individualités, rien ne pourra nous sauver. Une opinion publique nouvelle devra se former sans intervention officielle. L'opinion publique actuelle n'est entretenue que par la presse, la propagande, les organisations et les pressions exercées par le pouvoir et par l'argent qui se mettent à sa disposition. A cette propagation artificielle des idées doit s'en opposer une autre, naturelle, d'homme à homme, basée uniquement sur la justesse de la pensée et la réceptivité de l'auditeur à la vérité. Sans arme, à la façon des premiers combattants de l'esprit, elle devra affronter sa rivale qui marche contre elle comme Goliath contre David, avec l'armure puissante des temps d'aujourd'hui. Le corps à corps qui va s'engager n'aura aucune commune mesure avec d'autres analogies historiques. Sans doute, le passé a connu des affrontements de penseurs indépendants, dressés isolément contre une coalition d'opinions invétérées. Mais jamais le problème ne s'est présenté comme aujourd'hui, parce que cet esprit qui se manifeste partout dans les organisations modernes, dans l'irréflexion moderne, dans les passions populaires modernes, est un phénomène sans précédent

Difficultés du renouveau 

L'homme d'aujourd'hui aura-t-il l'énergie nécessaire pour accomplir ce que son intelligence exige de lui, et que les temps d'aujourd'hui veulent lui rendre impossible ? Dans les collectivités superorganisées qui le tiennent de mille manières en leur pouvoir, il devra redevenir une personnalité indépendante et réagir contre elles. Au moyen de tous leurs organismes, elles tenteront de le maintenir à leur dévotion en faisant tout pour le dépersonnaliser. Si elles craignent tant les caractères forts, c'est parce qu'avec eux, la voix de l'intelligence et celle de la vérité, qu'elles voudraient museler, risqueraient de se faire entendre. Leur pouvoir tyrannique n'a d'égal que leur peur. Les conditions économiques forment avec les collectivités une tragique alliance. Avec une cruauté féroce, elles font de l'homme moderne un être sans liberté, sans réflexion personnelle, sans indépendance, sans largeur de vues ni esprit humanitaire. Elles constituent les dernières choses que nous puissions changer. Même s'il nous était accordé de voir que l'esprit commence à les faire reculer, nous n'arriverions que lentement et de façon incomplète à triompher d'elles. Il sera donc exigé des hommes de bonne volonté qu'ils obtiennent ce que nos conditions d'existence nous refusent. A quelle tâche immense les forces de l'esprit vont devoir s'attaquer !  Elles devront sensibiliser les peuples à l'écoute de la vérité vraie, alors qu'aujourd'hui les seules vérités qui ont cours sont les slogans de la propagande. Elles devront destituer le patriotisme néfaste et introniser un patriotisme noble ayant les yeux fixés sur les buts que l'humanité doit atteindre, alors que les funestes événements politiques d'hier et d'aujourd'hui attisent les passions nationalistes, même chez ceux qui s'en défendent en secret dans leur for intérieur. Elles devront faire reconnaître à nouveau que la civilisation est l'affaire des individus et de l'humanité toute entière, à laquelle les peuples doivent participer, alors qu'actuellement la civilisation nationale est adulée comme une idole et que la notion même d'humanité civilisée s'est effondrée. Elles devront maintenir fermement notre foi en un État civilisé, alors qu'actuellement les États, ravagés moralement et économiquement par la guerre, sont incapables de songer à leur mission culturelle et ne pensent pour assurer leur survie qu'aux moyens de ramasser de l'argent - même à ceux qui foulent au pied le droit et la justice. Elles devront sceller notre unité dans un même idéal de l'humanité civilisée, alors que, aujourd'hui, un peuple enlève à l'autre sa foi dans l'humanité, l'idéalisme, la justice, la raison, la sincérité et que chacun d'eux est tombé sous la domination de puissances qui nous enfoncent de plus en plus dans l'inculture. Elles devront diriger l'attention des peuples vers la primauté de la culture, alors que les difficultés croissantes de la vie accaparent toujours davantage les esprits par des soucis matériels, si bien que le reste n'est plus que phantasme. Elles devront nous rendre la foi au progrès, alors que l'emprise de l'économique sur le spirituel devient de jour en jour plus désastreuse et entretient une démoralisation grandissante. Elles devront nous redonner de l'espoir, alors que non seulement les institutions et les associations laïques et religieuses, mais aussi les hommes éminents et admirés, se dérobent en toute occasion, alors que des savants et des artistes se distinguent par leur inculture et que des célébrités, qui passent pour être des penseurs et se prennent pour tels, se comportent dans les instants critiques comme de simples écrivains de métier ou comme des universitaires conformistes. Tout cela se jette en travers de ceux qui veulent refaire la civilisation. Un sourd désespoir plane sur nous. Comme nous comprenons maintenant les hommes de la décadence gréco-romaine, qui, incapables de résister aux événements et abandonnant le monde à son sort, se sont repliés sur eux- mêmes ! Comme eux, nous restons stupéfiés devant ce qui nous arrive. Comme eux nous entendons la voix insidieuse des sirènes qui nous disent que la seule manière de supporter la vie est de se laisser couler au fil des jours. Ne plus penser à ce qui nous arrive et ne plus rien attendre de la vie ... Dormir en paix dans la résignation ... En comprenant que la civilisation est fondée sur la conception que nous nous faisons du monde et qu'elle ne peut naître que d'un réveil spirituel et de la volonté éthique du grand nombre, nous serons bien forcés de nous représenter clairement les difficultés d'une régénération qui échapperaient à une réflexion superficielle. Mais, en même temps, cette prise de conscience nous élève au-dessus de toutes les notions de possible et d'impossible. Si l'esprit éthique suffit à déterminer l'évolution des événements dans le sens du progrès culturel, nous accéderons de nouveau à la civilisation, pou peu que nous retrouvions une conception du monde et une disposition d'esprit susceptible d'aboutir au renouveau. L'histoire de notre faillite aura au moins le bon côté de proclamer cette vérité :  dans les cas désespérés, c'est l'esprit qui est l'instance suprême. A nous de donner à l'avenir, par notre action, une preuve éclatante de cette vérité !

CHAPITRE V CIVILISATION ET CONCEPTION DU MONDE

 

Renouveau de la conception du monde et régénération de la civilisation 

La mission suprême dévolue à l'esprit est de créer une conception du monde. C'est dans la conception du monde que les idées, les convictions et les activités d'une époque prennent racine. Dans la mesure où nous y intégrerons des idéaux culturels authentiques, nous accéderons à la civilisation. Qu'entend-on par conception du monde ? C'est la somme de toutes les pensées qui préoccupent la société et l'individu sur l'essence et le but du monde, sur le rôle et la destinée de l'humanité et de chaque homme en particulier dans la marche du monde. Quel sens donner à la société où je vis et à ma propre existence dans le monde? Quel but voulons-nous y atteindre et qu'en espérons-nous ? La réponse que donneront les hommes dans leur ensemble à ces questions fondamentales sera décisive pour déterminer dans quel esprit ils vivent, eux et leur époque. N'est-ce pas là exagérer le rôle de la conception du monde ? Aujourd'hui à coup sûr, la grande masse ne parviendra pas, en général, à une conception fortement pensée, et n'éprouvera certainement ni le désir ni le besoin d'en faire dépendre ses idées et ses convictions. Elle se met plus ou moins au diapason de l'opinion publique et fait chorus avec elle. Mais où est l'auteur de la mélodie qui se joue dans le monde ? Ce sont des personnalités qui ont réfléchi aux théories sur l'univers et en ont déduit les idées plus ou moins valables qui ont cours dans notre génération. C'est ainsi que toutes les pensées, aussi bien chez l'individu que dans la société, se rapportent en définitive, d'une façon ou d'une autre, à la conception du monde. Chaque époque vit, consciemment ou non, sous l'influence des idées conçues par les penseurs qui dominent leur temps. C'est à tort que Platon déclare que les penseurs devraient être en même temps des chefs d'État. Leur domination est autre, au-dessus de celle qui s'impose par les lois, les décrets et l'exercice de la force publique. Il leur revient le rôle d'officiers d'État-major qui, retirés à l'écart, élaborent le plan de la bataille à livrer, avec une vue plus ou moins perspicace de la situation. Tous ceux que l'on voit aller et venir dans la vie publique ne sont que des subalternes qui transmettent les directives et les ordres du jour aux différentes unités, grandes ou petites, à savoir : partir à tel moment dans telle direction, gagner tel point stratégique. Kant et Hegel ont régné sur des millions de gens qui n'ont jamais lu une ligne de leurs œuvres et ne se sont jamais doutés qu'ils obéissaient à leurs impulsions. Seules les idées qui sont dans l'air à une époque donnée peuvent être appliquées par les subalternes de tout grade du haut en bas de l'échelle. Les musiciens d'un orchestre ne construisent pas leurs instruments, ils n'ont qu'à s'installer à leurs pupitres. Ils ne composent pas l'œuvre qu'ils exécutent, mais en trouvent la partition posée devant eux. Ils ne peuvent pas la modifier mais seulement la jouer avec plus ou moins d'habileté. Si cette œuvre n'a aucun sens, ils ne pourront guère l'améliorer ; si elle est bonne, ils ne pourront guère la rendre déplorable. A la question de savoir qui, des personnalités ou des idées, détermine la destinée d'une époque, il faut donc répondre que ce sont les personnalités dont l'époque a recueilli les idées. Si les penseurs d'une période donnée se créent une conception du monde d'une haute portée, la matière à réflexion ainsi fournie répandra des idées qui marqueront un progrès. S'ils n'y parviennent pas, ce sera la décadence, sous une forme ou une autre. Toute conception du monde tire d'elle-même ses conséquences dans l'Histoire. La chute de l'Empire romain, qui s'effondra en dépit de tous ses chefs éminents, provient, en dernière analyse, de ce que la philosophie de l'Antiquité n'a pas donné naissance à une conception du monde contenant des idées adaptées à la continuité de l'Empire. L'apparition du stoïcisme, en tant qu'aboutissement définitif de la pensée philosophique antique, a décidé du sort des peuples qui entourent la Méditerranée. L'idée de la résignation, si noble soit-elle, était incapable de maintenir un empire dans la voie du progrès. L'effort des empereurs les plus valeureux s'est avéré vain. Ils filaient un coton avarié. Au XVIIIe siècle, sous la domination de princes et de ministres insignifiants pour la plupart, un extraordinaire mouvement vers le progrès s'est déclenché parmi les peuples de l'Europe. Pourquoi ? Parce que les philosophes du siècle des Lumières avaient créé une conception du monde dont les idées rayonnèrent sur l'humanité. Mais à peine ces idées avaient-elles commencé à se matérialiser dans les faits que la pensée génératrice de progrès s'immobilisa. Le précieux héritage des ancêtres fut dilapidé. Nous vivons maintenant dans un monde en ruines parce que nous n'avons pas su achever le monument commencé par nos prédécesseurs. Même si nos princes et nos gouvernants n'avaient pas été aussi aveugles, ils n'auraient pas pu, à la longue, éviter la catastrophe qui s'est abattue sur nous. L'effondrement intérieur et extérieur de la civilisation était une donnée implicite de l'état déficient de la conception du monde. Les hommes d'État, petits ou grands, n'ont rien fait d'autre que de régler leurs actions sur l'esprit du temps. Dès que la conception idéaliste du siècle des Lumières, du rationalisme et des grands mouvements philosophiques du début du XIXe siècle se trouva en perte de vitesse, le spectre de la guerre mondiale se profila déjà à l'horizon. Les idées et les convictions qui auraient permis de résoudre valablement les différends entre les peuples commencèrent alors à nous échapper. L'enchaînement des circonstances nous amena à nous passer d'une conception du monde adaptée à la situation. L'effondrement de la philosophie et l'entrée en jeu des méthodes d'observation scientifiques firent obstacle à une conception idéaliste du monde, satisfaisante pour la pensée. Par ailleurs, notre époque a été plus pauvre en grands penseurs que, sans doute, aucune autre avant elle. Quelques érudits qui appliquèrent leur vaste savoir et leur dévouement généreux à un travail de rapiéçage, quelques comètes brillantes dans notre ciel : voilà tout ce qui nous était dévolu - de quoi occuper un cercle d'universitaires ou enthousiasmer quelques disciples fervents, mais rien qui puisse toucher le peuple. Peu à peu, nous nous sommes persuadés qu'après tout on pouvait bien vivre sans conception du monde. Le besoin de remuer en nous des problèmes concernant la vie et le monde et de les résoudre a fini par s'émousser. Nous laissant aller à la léthargie de notre réflexion, nous nous sommes rabattus, pour expliquer notre vie et celle de la société, sur l'idée du hasard, empruntée au positivisme. Au cours d'une expérience portant sur près de deux générations, nous avons assez appris à nos dépens que la conception du monde qui consiste à ne pas en avoir est de beaucoup la moins valable et qu'elle signifie, non pas seulement la ruine de la vie spirituelle, mais la ruine tout court. Lorsque les officiers d'État-major ne sont pas là pour élaborer le plan de bataille nécessaire à une génération, ce sont les sous-officiers qui nous entraînent, par leurs idées autant que par leurs actes, d'aventure en aventure. Le renouveau de notre époque doit donc commencer par le renouveau de la conception du monde. Il n'y guère de choses plus urgentes que ce qui nous semble a priori lointain et abstrait. C'est seulement lorsque tous nous nous sentirons bien chez nous dans la maison qui abrite la conception du monde d'où rayonne la civilisation, et lorsque nous pourrons en emporter des provisions d'idées pour la vie et d'ardeur pour l'action, qu'une nouvelle société naîtra avec un idéal aux vues larges, adaptées de façon constructive à la réalité. Nous devrons rebâtir l'Histoire à partir d'idées neuves. Pour la collectivité comme pour l'individu, une vie sans conception du monde constitue un trouble pathologique de notre aptitude à nous orienter spirituellement. 

Action de la pensée. Rationalisme et Mysticisme 

Quelles conditions une conception du monde doit-elle remplir pour être apte à promouvoir la civilisation ? Tout d'abord et de façon générale, il faut qu'elle soit le fruit de la réflexion. Seul ce qui est né de la pensée et s'adresse à elle peut devenir une force spirituelle pour l'humanité entière. Seul ce qui a été tourné et retourné dans la pensée d'un grand nombre et reconnu par eux comme une vérité, possède un pouvoir naturel de persuasion, efficace et durable. Seul l'appel constant à un besoin de conception du monde raisonnée tient en éveil les facultés spirituelles de l'homme. Notre époque éprouve une sorte de préjugé d'artiste contre une conception réfléchie et rationnelle du monde. Beaucoup plus que nous ne le soupçonnons, et tout réalistes que nous soyons, nous sommes restés des enfants du Romantisme. Les arguments avancés par lui contre le siècle des Lumières et contre le rationalisme nous semblent à tout jamais valables à l'égard d'une conception du monde basée uniquement sur la pensée. Nous avons l'impression a priori que, dans une telle conception, l'intellectualisme systématique creux, l'esprit utilitaire au petit pied et l'optimisme de surface vont s'emparer des leviers de commande et priver l'humanité de son génie spontané et de son enthousiasme dynamique. Sur bien des points, la réaction romantique du début du XIXe siècle contre le rationalisme était justifiée. Néanmoins il est indéniable qu'elle a persiflé et défiguré un mouvement qui, en dépit de ses imperfections, a été pour l'humanité la plus grande et la plus remarquable des manifestations d'ensemble de la vie de l'esprit. Du haut en bas de l'échelle, depuis les esprits cultivés jusqu'à l'homme de la rue, la foi en la suprématie de l'esprit et le respect de la vérité prévalaient. . . Ne serait-ce que pour cela, cette époque était supérieure à toutes celles qui l'ont précédée, et très haut au-dessus de la nôtre. A aucun prix, le sentimentalisme et les belles phrases romantiques ne devront empêcher notre génération de reconnaître la valeur réelle de la raison. Celle-ci ne se laisse pas réduire à un intellectualisme sec qui étouffe les multiples impulsions de l'âme ; elle ramasse en un faisceau la totalité des fonctions de notre esprit, en vue d'une action vivante commune. C'est sous son égide que notre intelligence et notre volonté engagent entre elles ce mystérieux dialogue qui déterminera la qualité de notre être spirituel. Les idées sur le monde qu'elle fait naître englobent tout ce que nous pouvons penser, éprouver et pressentir sur le sens de notre destinée et de celle de l'humanité, et elles donnent à notre existence sa direction et sa valeur. L'enthousiasme qui naît d'une pensée réfléchie, comparé à celui qui émane de sentiments confus, est semblable au vent vivifiant qui balaie les cimes, par rapport aux courants d'air qui circulent entre les collines. Si nous retrouvons le courage de chercher à nous éclairer à la lumière de la raison, nous ne risquerons pas de nous étioler comme une génération apathique, incapable d'enthousiasme, mais nous nous sentirons soulevés comme une puissante lame de fond par la passion pour un idéal grand et profond qui remplira tellement notre âme que les idées courantes dont nous vivons actuellement s'évanouiront, semblables à des bulles d'air dérisoires. Le rationalisme est beaucoup plus qu'un mouvement de la pensée qui aurait fait son temps à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Il est la manifestation nécessaire de toute vie normale de l'esprit. Tout progrès véritable dans le monde est en dernière analyse, provoqué par le rationalisme. Il est certain que les connaissances, à l'époque dite rationaliste, sont encore incomplètes et peu satisfaisantes, mais le principe, établi en ce temps-là, de vouloir baser la conception du monde sur la seule pensée, à l'exclusion du reste, est vrai pour tous les temps. Même si l'arbre n'a pas amené ses premiers fruits à maturité, il reste néanmoins l'arbre de vie de notre esprit. Tous les mouvements qui ont pris le relais du rationalisme se classent très loin derrière lui par leurs résultats. Dans la pensée spéculative, dans l'histoire, la sensibilité, l'esthétique ou les sciences positives, ils ont essayé de découvrir quelque chose qui ressemble à une conception du monde. Au lieu de diriger un forage méthodique en profondeur, ils ont fouillé le sol un peu partout au petit bonheur. Le rationalisme a été le seul à creuser au bon endroit selon un plan logique. S'il n'a trouvé qu'un filon de teneur médiocre, c'est parce que, avec les moyens dont il disposait, il n'avait pas pu forer assez profondément. Appauvris et ruinés pour être partis à l'aventure, nous devrons nous résoudre à retourner sur le terrain où le rationalisme avait travaillé autrefois, et enfoncer la foreuse à travers toutes les couches intermédiaires pour essayer d'atteindre le gisement d'or qui doit être au fond. Repenser à fond la conception du monde née de notre réflexion, telle est la seule possibilité pour nous de nous sortir de la confusion où nous sommes. Les problèmes philosophiques, historiques, scientifiques, auxquels il n'était pas préparé, se sont abattus sur le rationalisme de jadis comme des avalanches et l'ont enseveli en chemin. Il faudra bien que la nouvelle conception rationnelle du monde émerge de ce chaos : étant largement imprégnée de la connaissance scientifique des phénomènes et ayant exploré toutes les catégories du raisonnement et de l'entendement, elle voudrait découvrir la signification dernière de l'Être et de la vie et en déchiffrer quelques-unes des énigmes. L'ultime savoir permettant à l'homme de se sentir intégré au sein de l'Être universel s'apparente, dit-on, au mysticisme. On entend par là que cette conviction ne découle pas d'un raisonnement quelconque, mais qu'elle est en quelque sorte une expérience vécue de communion universelle. Pourquoi prétendre que le chemin de la réflexion s'arrête à la frontière du mysticisme ?  Il est vrai que la raison raisonnante refusait toujours d'avancer, dès qu'elle approchait du mysticisme, voulant rester dans les limites où tout s'expliquait selon une logique plane. Faisant bande à part, la mystique sentimentale ne perdait pas une occasion de dénigrer pour sa platitude la raison raisonnante, pour que jamais l'idée ne puisse venir à personne qu'elle devrait lui soumettre un jour son bilan. Et pourtant, ces deux aspects qui ne veulent rien savoir l'un de l'autre, forment bel et bien un tout comme les deux faces d'une tête de Janus. A l'intérieur de la raison, la connaissance et la volonté, mystérieusement accouplées en nous, cherchent une entente mutuelle. La connaissance ultime à laquelle nous aspirons est la connaissance de la vie que notre intelligence regarde du dehors et notre volonté par le dedans. Comme la vie est l'ultime objet du savoir, l'ultime savoir est nécessairement l'expérience réfléchie de la vie, qui ne se fait pas en dehors du champ de la raison, mais à l'intérieur. C'est seulement lorsque la volonté aura tiré au clair sa relation avec la connaissance, qu'elle sera allée aussi loin que possible pour s'entendre avec elle et qu'elle l'aura explorée en tous sens, au point d'en devenir elle-même un élément logique : c'est alors seulement qu'elle sera capable - autant que sa nature le lui permet - de se concevoir comme une partie du vouloir-vivre universel, et donc de l'Être en général. Si la volonté tourne le dos à la connaissance, elle se perd dans les extravagances. Mais, par contre, si la connaissance, tout comme l'ancien rationalisme, ne veut pas s'avouer qu'en fin de compte, pour comprendre la vie, il faudra bien qu'elle devienne elle-même une expérience pensée, elle renonce du même coup à l'espoir de construire une conception du monde approfondie, basée sur des données élémentaires fondamentales. Par conséquent, toute réflexion poussée jusqu'à sa fin dernière, ne peut aboutir qu'à une mystique vivante qui s'impose nécessairement à l'esprit de tous les hommes qui pensent. A voir l'exemple de l'homme moderne, tous les doutes sont permis quant à l'aptitude de l'ensemble des individus à réfléchir suffisamment sur eux-mêmes et sur l'univers pour arriver à une conception du monde fortement pensée. L'homme d'aujourd'hui, avec son atrophie du besoin de penser, est un cas pathologique. Toutefois, il existe, dans les dispositions naturelles de l'homme moyen, une capacité de réflexion qui rend la création d'une conception du monde individuelle et réfléchie, non seulement possible, mais naturelle et nécessaire. Les grands mouvements rationalistes anciens ou modernes entretiennent la confiance qu'il existe chez un grand nombre d'hommes une pensée élémentaire latente, toute prête à s'éveiller au premier appel. Les observations que l'on peut faire autour de soi, en particulier au contact des jeunes, fortifient cette conviction. Un besoin élémentaire de comprendre où va le monde nous tenaille à l'âge où l'indépendance du jugement commence à s'affirmer. Plus tard, nous laissons tomber cette exigence, quoique nous ayons nettement alors le sentiment de nous appauvrir et de perdre notre élan vers le bien. Nous ressemblons à des fontaines qui ont cessé de donner de l'eau, parce qu'elles ont été peu à peu obstruées par les décombres qu'on y a jetés inconsidérément. Beaucoup plus qu'aucune autre époque, la nôtre a négligé de veiller à l'entretien des mille fontaines de la pensée. D'où la sécheresse où nous languissons. Mais pour peu que nous nous mettions hardiment à enlever l'amas de gravats qui bouchent la fontaine, la vie renaîtra sur un sable à nouveau irrigué, et l'oasis remplacera le désert : c'est la tâche qui nous attend. Certes, il y a, en matière de conception du monde, comme en d'autres domaines, des entraîneurs et des entraînés. Sous ce rapport, l'indépendance de la masse n'est jamais que relative. La question est de savoir si l'impulsion des chefs mène à l'indépendance ou à la dépendance. La première pousse au développement de la vérité, la seconde l'étouffé et la tue. La destinée de tout homme, quel qu'il soit, est de devenir une personnalité véritable, en élaborant dans sa pensée sa propre conception du monde

Caractère optimiste et éthique de la conception de la civilisation 

Quelle devra être la caractéristique de cette conception du monde, si les idées et les convictions génératrices de civilisation doivent y trouver leur fondement ? Elle devra être à la fois optimiste et éthique. La conception du monde optimiste est celle qui place l'Être au-dessus du néant et qui affirme ainsi la valeur intrinsèque de la vie et du monde. C'est de ce rapport avec le monde et la vie que jaillit l'élan vital qui pousse l'Être - pour autant qu'il est accessible à notre influence - à atteindre son niveau le plus élevé. C'est là l'origine de l'activité orientée vers l'amélioration des conditions d'existence de l'individu, de la société, des peuples et de l'humanité, d'où sortiront les progrès extérieurs de la civilisation, la domination de l'esprit sur les forces de la nature et une organisation sociale supérieure. L'élément éthique concerne l'activité de l'homme dirigée vers le perfectionnement intérieur de sa personnalité. En soi, cette action ne dépend pas du caractère optimiste ou pessimiste de la conception du monde. Mais selon qu'elle entre en jeu dans une conception optimiste ou pessimiste, elle voit son domaine s'élargir ou se rétrécir. Dans la vision du monde caractérisée par un pessimisme conséquent, telle qu'elle apparaît dans la pensée des Brahmanes ou de Schopenhauer, l'éthique se désintéresse entièrement du monde objectif. Elle ne poursuit que le perfectionnement de soi de l'individu, tel qu'il résulte de la libération intérieure des attaches avec le monde et l'esprit du monde. Mais dans la mesure où l'éthique prend sa place dans une conception du monde qui affirme la valeur du monde et de la vie, sa sphère d'action s'élargit. Dès lors, son but englobe à la fois le perfectionnement de l'individu et son action parmi les hommes dans le monde. La libération intérieure par le détachement du monde et de l'esprit du monde ne constitue plus la finalité dernière du but du Moi. L'homme doit aussi trouver dans cet affranchissement l'impulsion nécessaire à une activité plus noble et plus pure et contribuer ainsi pour sa part à la réalisation de l'idéal du progrès universel. Par leur collaboration, la conception optimiste du monde et l'éthique travaillent donc à l'édification de la civilisation, ce qu'aucune des deux ne serait capable de faire toute seule. L'optimisme apporte la confiance que le monde va, de façon ou d'autre, vers un but spirituellement valable pour l'esprit, et que l'amélioration des conditions d'existence dans le monde et dans la société profite au perfectionnement intellectuel et moral de l'individu. L'éthique, de son côté, crée les dispositions d'esprit propres à une action efficace sur le monde et la société, ainsi que la possibilité de faire converger les réalisations bénéfiques vers le développement spirituel et éthique de l'individu, ce qui est la fin dernière de la civilisation. Si l'on admet que les énergies créatrices de la conception du monde prennent racine dans l'optimisme et l'éthique et y puisent leur force, la lumière se fait sur le problème de la dégénérescence de l'idéal culturel et éclaire le pourquoi et le comment du processus. On ne peut pas répondre à cette question en invoquant des analogies, bonnes ou mauvaises, avec la vie dans la nature. La seule réponse objective est que, si ces idéaux de la civilisation ont dégénéré, c'est parce qu'on n'avait pas réussi à assurer un fondement suffisamment solide à l'optimisme et à l'éthique de la conception du monde. Lorsqu'on analyse le processus qui fait naître les idées et les convictions profitables au développement de la civilisation, on constate qu'il se ramène à ceci : c'est le renforcement de la puissance persuasive acquise par l'élément optimiste ou par l'élément éthique, ou par les deux réunis, qui fait progresser la conception du monde, et donc aussi la civilisation. En cas de déclin de la civilisation, c'est le même phénomène de causalité qui se produit, mais négativement. Le bâtiment se dégrade ou s'effondre parce que l'élément optimiste ou l'élément éthique, ou les deux réunis, se lézardent comme des fondations défectueuses. On aurait beau chercher, on ne trouverait pas d'autre explication à cette caducité. Toutes les idées et les convictions imaginables touchant la civilisation viennent d'impulsions optimistes ou éthiques. Si les deux piliers sont solidement construits, il n'y a rien à craindre pour l'édifice. En conséquence, l'avenir de la civilisation dépend de la possibilité pour la pensée de se hausser à une conception du monde qui retienne à la fois l'optimisme et l'éthique avec une conviction plus ferme et plus élémentaire que dans le passé. 

Renouveau de nos idées par la réflexion sur le sens de la vie

Nous autres Occidentaux, nous rêvons d'une conception du monde qui réponde à notre besoin d'action et le clarifie. Nous n'avons pas réussi à l'élaborer. Actuellement, nous sommes livrés à des exigences anarchiques d'activité. L'esprit activiste de notre époque ne cesse de nous harceler, sans pour autant nous amener à une vue plus lucide des problèmes concernant le monde et notre propre vie. Sans trêve ni répit, il nous embrigade au service de tel but ou de telle réalisation. Il nous entraîne dans un tourbillon d'activités qui nous accaparent, nous empêchent de nous poser des questions et de nous demander ce que ce prélèvement incessant de sacrifices peut avoir de commun avec le sens à donner au monde et à notre vie. Nous errons deci delà, comme des mercenaires ivres et sans patrie, dans des ténèbres de plus en plus épaisses qu'aucune conception du monde ne vient éclairer ; nous nous laissons enrôler pour le meilleur comme pour le pire. Et plus la situation mondiale dans laquelle cette course aventurière à l'action et au soi-disant progrès se déchaîne et se fait désespérée, plus les convictions s'embrouillent et plus les agissements de ces mercenaires sont sans rime ni raison. La pauvreté de pensée qui accompagne la fièvre d'action du monde occidental apparaît avec évidence lorsqu'elle se compare avec la pensée de l'Extrême-Orient. Celle-ci est restée préoccupée par la recherche du sens de la vie et nous force à nous interroger sur le sens de notre agitation, problème que nous nous obstinons à éluder. Nous restons confondus devant les idées qui nous viennent des penseurs de l'Inde. Nous nous révoltons contre leur présomption, car nous sentons tout ce que l'idéal du renoncement à l'action a d'insatisfaisant et d'erroné. Instinctivement nous sommes conscients du bien-fondé de la volonté de progrès, non pas seulement lorsqu'elle tend au perfectionnement spirituel de la personnalité, mais aussi lorsqu'elle est dirigée vers un mieux-être général et l'amélioration des conditions matérielles de la vie. Nous sommes fiers de nous prévaloir, nous les aventuriers de l'adhésion à la vie, de ce que, en dépit de nos erreurs, si grandes et si terrifiantes soient-elles, nous pouvons mettre à notre actif, non seulement des réalisations d'ordre matériel, mais aussi d'autres, dans le domaine intellectuel et éthique, bien supérieures à celles qui ont été obtenues par ceux qui vivent dans le détachement du monde et le renoncement à l'action. Et pourtant, nous ne sommes pas tellement sûrs de notre bonne conscience devant l'étrangeté de cette philosophie qui nous intimide et nous fascine à la fois par la noblesse de son allure de grande dame. Sa distinction lui vient de ce qu'elle a grandi dans un envol vers les sphères d'une vision idéale du monde et d'une osmose avec le principe de vie. Chez nous, ce sont les instincts et les impulsions à l'action qui prennent la place d'une vision idéale du monde. Nous n'avons pas su construire de conviction affirmative de notre conception du monde et de la vie qui puisse rivaliser avec la conception négative de la philosophie indienne, ni donner des assises solides à l'interprétation optimiste de la signification de l'Être opposée à l'interprétation pessimiste. Lorsque notre pensée occidentale se réveillera, elle devra donc commencer par secouer les esprits, cultivés ou non, et leur ouvrir les yeux sur le vide qui remplace leur conception du monde, en leur faisant sentir combien cette situation est déplorable. Fini l'emploi des succédanés avec lesquels nous voulions nous tirer d'affaire !  La question de savoir sur quoi prétend se fonder la volonté d'action et de progrès qui nous pousse aussi bien à faire de grandes choses que des horreurs et qui veut entretenir en nous le vide de la pensée, cette question doit nous prendre à la gorge et ne pas nous lâcher. Pour sortir de l'absurde qui nous retient prisonniers et revenir vers ce qui est sensé, il n'y a pas d'autre voie que de faire un retour sur soi-même, tous tant que nous sommes, et de nous mettre à réfléchir ensemble sur la façon dont notre volonté d'action et de progrès découle de l'interprétation que nous donnons à notre vie et à celle qui nous entoure. La grande révision des convictions et des idéaux qui forment le cadre et le but de notre vie ne peut pas simplement consister à déverser dans les esprits de notre époque des pensées autres et meilleures que celles qu'ils avaient. Elle ne pourra se mettre en branle que si tous les hommes qui pensent s'interrogent sur le sens à donner à la vie, en orientant, révisant et rénovant dans le même sens le but de leur action et des progrès qu'ils recherchent, et en se demandant s'ils sont en accord avec le sens que nous attribuons à notre vie. Cette réflexion personnelle sur les fins dernières parfaitement élémentaires est la seule manière de les apprécier dans leurs justes dimensions. Les choses que je veux et que je fais n'ont un sens et une valeur que dans la mesure où les buts que je me propose concordent avec ma propre vie et celle des autres. Tout le reste, fût-il porté aux nues par la tradition, les slogans du jour et la notoriété publique, n'est que vain et dangereux. On a vraiment l'air de vouloir se moquer du monde en prônant quelque chose d'aussi dérisoire que le retour à la réflexion personnelle sur le sens de la vie, à une époque où les peuples sont acculés de tous côtés à la ruine, où les passions et les folies populaires ont atteint un tel paroxysme et une telle ampleur, où le chômage ici, le dénuement et la faim ailleurs sont rois, où partout dans le monde, le pouvoir arbitraire malmène les faibles avec l'impudence la plus éhontée et la plus absurde et où l'humanité va à la dérive de toutes les façons. Mais c'est seulement de réflexions authentiquement sincères que des forces nouvelles peuvent surgir pour remédier à tant de perturbations et de misère. Les tentatives faites par ailleurs n'auront que des résultats douteux et resteront sans grand effet. Lorsque, au printemps, les prairies terreuses et fanées re- verdissent, c'est parce que des millions de pousses nouvelles sortent dru des racines. De même le renouveau de la pensée qui doit se manifester aujourd'hui ne pourra se réaliser autrement que par une poussée drue de convictions nouvelles et d'un idéal nouveau jaillis un peu partout de la réflexion sur le sens à donner à la vie et au monde. Mais sommes-nous assurés que l'affirmation de la vie et du monde, qui nous tient au cœur, aboutira à une conception idéale de la vie et du monde, d'où sortira un flot d'énergies persuasives et durables, génératrices de vie réfléchie et d'action raisonnée ? Pourquoi devrions-nous réussir là où l'esprit occidental des générations précédentes s'est appliqué en vain ?  Même si le réveil de la pensée ne devait atteindre qu'une conception du monde imparfaite et insatisfaisante, celle-ci, en tant que vérité découverte librement par nous-mêmes, aurait une valeur infiniment plus grande qu'une absence de conception ou bien qu'une conception quelconque imposée par voie d'autorité dont nous accepterions le contenu les yeux fermés, sans songer à le vérifier et sans y croire vraiment. Toute vie spirituelle valable commence par un attachement courageux à la vérité et par une foi en elle sincère. Même les convictions religieuses les plus ancrées n'échappent pas au contrôle de la pensée réfléchie, mais, bien au contraire, c'est de là qu'elles tirent leur substance et leur force, à condition de leur avoir assuré une base suffisamment profonde. La simple réflexion sur le sens de la vie a déjà une valeur par elle-même. Si cette semence de pensée lève parmi nous, toutes les idéologies passionnelles d'orgueil national qui envahissent actuellement comme une mauvaise herbe les convictions des masses, se faneront et dépériront irrémédiablement. Dans les circonstances actuelles, ce serait déjà un grand pas de fait, si tous tant que nous sommes, nous levions les yeux chaque soir - ne serait-ce qu'un court instant - vers le firmament aux espaces infinis, ou si, accompagnant un cercueil en nous entretenant de banalités insignifiantes, nous méditions sur le grand mystère de la vie et de la mort. Les idéologies passionnelles ou démentielles de ceux qui créent l'opinion publique et manœuvrent les événements politiques perdraient de leur ascendant sur des hommes qui seraient sensibilisés aux problèmes de l'infini et du fini, de l'Être et du Néant, et qui y auraient trouvé un critère du vrai et du faux, de l'essentiel et de l'accessoire. Les rabbins de l'Ancienne Alliance enseignaient que le Royaume de Dieu s'établirait sur terre, pour peu que tout Israël célébrât une seule fois un sabbat véritable. A plus forte raison, toutes les iniquités, les violences et les mensonges qui accablent l'humanité perdraient-ils de leur virulence, si un seul brin de réflexion sur le sens à donner à la vie et au monde germait dans toutes nos consciences !  Mais n'y aurait-il pas aussi un danger à lancer à la volée dans la foule ces problèmes du sens de la vie et d'exiger que toutes nos impulsions à l'action commencent d'abord par y être analysées, par s'y justifier et par s'y décanter ?   Ne serait-ce pas la mort de nos irremplaçables élans spontanés de naïveté enthousiaste ?  Peu importe le pourcentage de force ou de faiblesse de notre impulsion à l'action, quand elle aura été filtrée par la réflexion, car sa valeur dépend uniquement de son inspiration. La qualité de nos activités compte seule et non la quantité. Il est urgent que notre volonté d'action prenne conscience de sa portée spirituelle et qu'elle cesse de marcher à tâtons dans le noir. Toutefois, il se pourrait aussi que nous aboutissions à la résignation de l'agnosticisme ,du " je ne sais pas ", confessant que nous n'arrivons pas à trouver un sens à la vie et au monde... Lorsque la pensée part en exploration, elle doit être prête à toutes les éventualités, même à celle de déboucher sur l'agnosticisme. Mais quand bien même notre volonté d'action s'engagerait dans une lutte sans fin et sans succès contre la conception agnostique qui refuse de donner un sens à l'univers et à la vie, cette désillusion vaudrait encore mieux que l'abandon de toute recherche. Car reconnaître la fin des illusions est déjà en soi un éclaircissement. Cependant, rien ne nous accule encore à une pareille résignation. Nous sentons intuitivement que notre attitude affirmative en face du monde et de la vie est, en soi, quelque chose de nécessaire et de valable. On peut donc admettre qu'il serait possible de lui trouver un fondement dans la pensée. Comme elle fait partie de la volonté de vivre qui est congénitalement intégrée en nous, elle est incluse dans notre interprétation du sens de la vie. Il se peut que son fondement doive être posé ailleurs que nous le pensions jusqu'à présent, en croyant pouvoir déduire le sens de la vie du sens de l'univers. Il se pourrait qu'il faille nous résigner à laisser en suspens le sens de l'univers et faire dépendre le sens de notre vie de notre volonté de vivre telle que nous la ressentons viscéralement. Même si tous les chemins que nous devons suivre pour nous approcher du but sont encore voilés d'ombre, une chose est claire :  la direction dans laquelle nous devons nous engager. Ensemble, nous devrons devenir des êtres pensants qui réfléchissent au sens de la vie, ensemble nous devrons lutter pour arriver à une conception affirmative du monde et de la vie :  c'est là que notre impulsion à l'action, qui nous apparaît comme une nécessité et une valeur en soi, trouvera à la fois sa justification, son orientation, son éclaircissement, son approfondissement, son ouverture à la morale et son affermissement ;  dès lors elle sera capable de concevoir et de réaliser un idéal de civilisation définitif, inspiré par un souffle humanitaire authentique.

Albert Schweitzer, Kultur und Ethik, 1925

(1) En allemand, le mot " elementar " caractérise l'élément fondamental, simple et sans alliage, analogue au corps simple en chimie (note du traducteur)

(2) Rappelons que l'auteur a travaillé à la rédaction de sa Philosophie en 1915 et 1917, d'où les allusions particulièrement directes contenues dans ce passage. Dans ces dernières pages, le terme allemand " Kulturstaat " peut se traduire par: État civilisé, État culturel ou État à vocation culturelle. (Note du traducteur.)

ALBERT SCHWEITZER (liens utiles):

http://www.schweitzer.org/ (site des amis d'Albert Schweitzer)

www.webmunster.com/gunsbach (site de la commune de Gunsbach)

http://www.eglise-reformee-mulhouse.org/liens.html (site de l'Église Réformée de Mulhouse)

http://www.TennesseePlayers.org 

http://www.tanaka-FineArt.com 

http://www.SpaceforMusic.com/symposium2000 

musique :  J.S.BACH Fantasia super. Komm Heiliger Geist, Herre Gott, BMW 651.

Deuxième partie :   LA VOIE NOUVELLE

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